Dai SIJIE, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise (2000)
-Elle est partie, lui dis-je.
-Elle veut aller dans une grande ville, me dit-il. Elle m’a parlé de Balzac.
-Et alors ?
-Elle m’a dit que Balzac lui a fait comprendre une chose : la beauté d’une femme est un trésor qui n’a pas de prix.
Le roman se déroule en Chine, à l’époque de la révolution culturelle initiée par Mao Zedong, le Grand Timonier. Deux jeunes amis de la ville, considérés comme intellectuels (car fils de famille de médecins) et ennemis du peuple, d’environ dix-huit ans, sont envoyés en rééducation dans un village de montagne du Phénix du ciel, avec « trois chances sur mille » d’en réchapper un jour. Ils se connaissent depuis l’enfance et ne se sont jamais disputés.
La vie dans la montagne est très difficile pour eux. Ils doivent effectuer des tâches pénibles, travailler dans des mines ou labourer des rizières sous un soleil brûlant mais cela ne leur empêche pas de s’illustrer par leurs talents de conteurs.
Un jour, les deux amis font la rencontre d’une jolie fille montagnarde sans aucune culture, surnommée « la petite tailleuse ». Très vite, ils en tombent amoureux, mais le narrateur voue une telle loyauté à son ami Luo qu’il gardera pour lui le secret de leur amour. Les deux garçons rencontrent également dans un village voisin un autre rééduqué, le Binoclard. Ce dernier possède des œuvres des plus grands auteurs occidentaux (comme Le Père Goriot de Balzac) dont l’impression est alors interdite. Fascinés, les jeunes gens volent la valise de livres interdits. Après avoir découvert Balzac, leur vie dans la montagne va changer. Luo décide avec ces livres de « transformer la petite tailleuse, qui ne sera plus jamais une simple montagnarde »
Roman d’amour, roman culturel, critique du régime totalitaire de Mao Zédong (surtout à propos des livres considérés comme réactionnaires) mais aussi autobiographie, un livre excellent où l’humour, la sensibilité et la culture empêchent de s’attarder sur l’émotion ou la tristesse, et où on ne s’ennuie jamais !
Balzac et la Petite Tailleuse chinoise est un roman de l’écrivain et cinéaste Dai Shiji, né en 1954 à Putian, dans la province de Fujian, en Chine.
Dai Shiji fait ses études primaires jusqu’à l’âge de douze ans. Il entre au collège en 1969. Pendant la révolution culturelle de 1966 à 1976, ses parents, médecins dits « bourgeois réactionnaires » sont mis en prison. Quant à l’auteur, il est envoyé de 1971 à 1974 dans un camp de rééducation dans un village difficile d’accès dans les montagnes de la province de Sichuan. A la mort de Mao Zédong en 1976, il entre à l’université de Pékin, suit des études d’histoire et de l’art. Puis, il fait une école de cinéma avant de réussir un concours qui lui permet de partir pour la France en 1984 et de poursuivre ses études à l’Institut des Hautes Etudes Cinématographiques (IDHEC). Il a réalisé plusieurs longs métrages, entre autres : Chine, ma douleur en 1989 ; Le mangeur de lune en 1994 ; Tang, le onzième en 1998 et Les filles du botaniste en 2006. Dai Shiji vit actuellement en France où il a notamment publié : Le complexe de Di (Prix Femina) en 2003, Par une nuit où la lune ne s’est pas levée, L’acrobatie aérienne de Confucius et Trois vies chinoises.
Balzac et la Petite Tailleuse chinoise a été adapté par son auteur au cinéma en 2002.
Voir aussi : http://crdp.ac-paris.fr/parcours/index.php/category/dai
Dai SIJIE, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Paris, Gallimard, 2000, 229 p. (Collection Folio n° 3565)
Frédérique DEGHELT, La grand-mère de Jade (2009)
Quand Jade apprend que sa grand-mère Mamoune, quatre-vingts ans, va être placée en maison de repos, elle n’écoute que son amour pour la vieille dame, l’emmène, avec le consentement de son père et la désapprobation de ses tantes, et construit avec elle son existence. Elle qui croyait connaître sa grand-mère, se remémorait avec nostalgie son enfance, identifiait entre nul autre son parfum de violettes découvre une femme remplie de la sagesse de ce qu’elle a vécu mais aussi de ce qu’elle a lu. Car Mamoune a passé son existence à lire secrètement ; dans son milieu social, peu cultivé, et à l’époque, seules quelques rares personnes auraient pu comprendre cette attirance pour les livres et leurs auteurs. Mamoune, qui s’est bien intégrée à la vie parisienne de Jade, entrevoit la possibilité grâce à ses compétences de lectrice d’aider sa petite fille dans la rédaction finale de son roman et dans sa recherche d’un éditeur. C’est au cours de ses démarches, qu’elle va rencontrer Albert, éditeur octogénaire, avec lequel elle va nouer une très belle relation sentimentale. Quant à la fin, ne comptez pas sur moi pour vous la dévoiler, mais le moins que l’on puisse en dire, c’est qu’elle inattendue et surprenante...
Ce n’est pas le genre de livre vers lequel je serais spontanément allée mais il m’a été vivement recommandé et offert par une amie le soir de la Saint-Sylvestre. Elle m’en avait parlé avec tant de chaleur que je l’ai finalement ouvert. Début difficile : l’écriture me semblait banale, le sujet « ronron », mièvre et la relation entre Jade et Mamoune improbable, voire impossible telle qu’elle était décrite. Et puis, je me suis attachée aux personnages et de page en page, j’ai poursuivi ma lecture. J’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir en Mamoune la lectrice et à observer sa petite-fille dans son rôle non plus de journaliste mais d’écrivain. Réflexions sur les rapports entre les âges, la lecture et l’écriture, le sentiment amoureux, ce roman, plus profond qu’il n’y paraît, me laisse finalement un très agréable souvenir !
Frédérique DEGHELT, La grand-mère de Jade, Paris, 2009, 284 p. (j’ai lu 9463)
La critique de Leiloona est ici.
Charles BRICMAN, Comment peut-on être belge ? (2011)
Je connaissais Charles Bricman comme journaliste, pour avoir lu ses articles dans le journal « Le Soir » dans les années ’90. Depuis 2007, il tient un blog « On a des choses à se dire » http://blog.pickme.be/ où il se fait observateur de la vie politique belge.
Talleyrand disait en 1831 : « Les événements de la Belgique sont bien compliqués ». C’est donc dans le but d’éclaircir l’histoire conflictuelle de notre jeune pays que Charles Bricman a saisi la plume, une plume claire et vive.
Le journaliste nous ramène en 1968, à l’époque du « Walen buiten », puis des gouvernements de Wilfried Maertens, du fédéralisme, du faux (et tant décrié!) journal télévisé de 2007 qui consacrait la scission de la Belgique ; enfin, il évoque la figure d'Yves Leterme. Il tente aussi de comprendre la culture flamande et évoque les différences entre Wallons et Flamands
Même si je suis plus jeune que l’auteur, ce dernier me renvoie à mes propres souvenirs d’enfance. Le livre est limpide. Il sera lu avec un profit particulier par tous ceux que le phénomène « Belgique » intéresse et qui se sentent concernés par la longue crise qu’elle a connue depuis les dernières élections en juin 2010.
L’auteur conclut : « La Belgique est condamnée à survivre » : ses communautés sont inséparables car elles n’ont qu’un seul cœur, Bruxelles. Il assure aussi qu’entre Wallons et Flamands, il n’y a pas de haine, seulement de l’incompréhension. Puisse-t-il avoir raison !
Charles BRICMAN, Comment peut-on être belge ?, Paris, Flammarion, « Café Voltaire », 2011, 128 p.
La Doctrine pythagoricienne (2011)
Quand j’ai choisi ce livre proposé par Babelio, j’imaginais y trouver une synthèse des connaissances que nous possédons sur les Pythagoriciens, disciples de Pythagore de Samos (VIe-Ve siècle A. C.) et membres de l’école pythagoricienne.
Le théorème de Pythagore nous a, à tous, laissé des souvenirs scolaires, cependant, Pythagore ne se disait pas mathématicien mais philosophe comme le relate Cicéron : « Un jour, dit-il (il s’agit d’Héraclite du Pont, disciple de Pythagore), Léon, roi des Phliasiens, entendit Pythagore discourir sur certains points avec tant de savoir et d'éloquence, que ce prince, saisi d'admiration, lui demanda quel était donc l'art dont il faisait profession. A quoi Pythagore répondit, qu'il n'en savait aucun ; mais qu'il était philosophe. Et sur ce, le roi, surpris de la nouveauté de ce nom, le pria de lui dire qui étaient donc les philosophes, et en quoi ils différaient des autres hommes. »
Dans une première lecture, je n’ai pas prêté attention au sous-titre de l’ouvrage : recueil de textes. Or il a la plus grande importance. En effet, ce livre se révèle être une compilation de textes consacrés à Pythagore et à ses disciples :
- La Vie de Pythagore d’André DACIER (1651-1722), philologue et traducteur.
La vie de Pythagore, ses symboles, ses vers dorez et la vie d'Hiéroclès d’André DACIER a été publiée en 1706 à Paris, chez Rigaud et est libre de droit. Récemment numérisée, elle peut être lue dans son intégralité sur le site de la bnf.
Dacier explique dans sa Préface qu’il a eu en mains et lu les Vies de Diogène Laërte, Jamblique et Porphyre, qu’il les a trouvées confuses et souhaite y mettre de l’ordre. Il s’agit donc d’un ensemble rédigé au XVIIIe siècle d’après des auteurs de l’Antiquité.
- Les symboles, toujours le même Dacier.
-
Les Vers dorés ou Vers d’Or, attribués à LYSIS de Tarente.
L’éditeur a choisi la traduction d’André Dacier de préférence à Fabre d’Olivet qu’il estime plus facilement accessible sur internet.
Ces trois chapitres sont suivis d’une biographie d’une page d’André Dacier, où l’on apprend qu’il fut bibliothécaire du roi Louis XIV, abjura le protestantisme, choisit les Anciens dans la Querelle des Anciens et des Modernes et avait épousé une femme qui le surpassait quant à la supériorité intellectuelle (c’est l’avis de l’abbé Tallemand) et spécialiste de Sappho et d’Anacréon.
- Le régime pythagoricien, extrait d’OVIDE.
L’éditeur reprend la harangue du livre XV des Métamorphoses qu’Ovide prête à Pythagore en faveur du végétarisme. Pas d’indication de vers précis et pas de nom de traducteur pour cet extrait !
- Le Régime pythagoricien
L’éditeur précise que Pythagore émet ses recommandations dans le but de garder la santé du corps et la tranquillité de l’esprit qui favorisent concentration, étude et mémorisation. [Je devrais en parler à mes élèves !].
Il s’agit du texte d’Antonio COCCHI, Le Régime Pythagoricien à l’usage de la faculté de Médecine, Florence, 1743. J’ai trouvé assez facilement une traduction de 1762 sur google books.
Le livre refermé, je n’ai toujours pas compris l’intérêt de cette édition qui se présente comme des « extraits choisis » mais par qui ? Dans quel but ? Si c’est celui de faire mieux connaître les Pythagoriciens, on peut émettre des réserves sur les passages choisis.
C’est pour répondre à ces questions que je me suis rendue sur le site des éditions MYOHO ; voici ce que l’on peut lire comme message d’accueil : « Notre politique éditoriale est centrée sur le développement durable et l’économie sociale et solidaire afin d’explorer les rapports des êtres humains à leur environnement naturel et humain que ce soit au niveau des choix économiques, sociaux et culturels. Cette démarche qui inclut la spiritualité, la pédagogie, la philosophie, la vie pratique et culturelle..., est notre contribution pour un monde respectueux de notre planète, de ses ressources naturelles et humaines. ». Le présent ouvrage est référencé dans la partie « spiritualité ».
Vous aurez compris que malgré une politique éditoriale alléchante, c’est déçue que je range ce livre inutile !

Tiephaine G. Szuter a été moins sévère que moi !
La Doctrine pythagoricienne. Recueil de textes. Paris, Myoho, 2011, 91 pages.
Christian JACQ, La pyramide assassinée (1993)
L’auteur, Christian Jacq, est un célèbre égyptologue qui, parallèlement à sa carrière universitaire, mène une carrière féconde d’auteur de romans policiers et historiques.
La pyramide assassinée est le premier roman d’une trilogie, Le Juge d’Egypte. L’histoire se déroule en Egypte sous le règne de Ramsès II. Pazair, juge à Memphis, est un homme intègre et juste. Découvrant que cinq hommes, qui formaient la garde d’honneur du Sphinx, ont été assassinés, il décide de mener plus loin ses investigations. Avec l’aide de son ami Suti, poussé par son amour pour la belle Neferet, il découvrira un complot dont l’objectif final est de renverser le pharaon… Evidemment, je n’en dirai pas davantage !
Une lecture sympathique, sans prétention, qui nous amène avec vivacité et au milieu de nombreuses aventures au sein de la culture égyptienne de la XIXème dynastie au XIVème siècle avant notre ère.
Christian JACQ, La pyramide assassinée, Paris, 1993 (Pocket n°4189).
David FOENKINOS, La délicatesse (2009)
Il y a quelques semaines que j’ai refermé « La délicatesse », roman de l’auteur qui monte, David Foenkinos et me voilà bien embarrassée au moment d’en parler. Ce n’est pas que j’aie détesté ! J’ai même plutôt passé un moment agréable en compagnie de Nathalie qui se remet difficilement du décès accidentel de son époux, est courtisée par son patron et retrouve goût à la vie dans les bras de Markus, un collègue. Une situation tragique, triangulaire, banale, la vie de tous les jours, le tout sur un ton léger et délicat jusqu’à l’inconsistance. J’aime beaucoup l’écriture de Foenkinos, qui agit par petites touches subtiles. Mais je dois bien avouer qu’il ne me reste rien de cette lecture… Je vais sans nul doute paraître bien sévère à ses nombreuses admiratrices (car David Foenkinos a beaucoup de succès auprès des lectrices) et en particulier à ma fille qui m’en avait suggéré la lecture et en avait fait un compte-rendu élogieux mais pas de quoi y passer une nuit blanche !
David FOENKINOS, La délicatesse, Paris, 2009, 210 p. (folio 5177)
Patrick ROEGIERS, La spectaculaire histoire des Belges (2009)
J’avais envie de lire un ouvrage de Patrick Roegiers, écrivain belge à propos duquel j’avais trouvé, je ne sais plus où, une élogieuse critique. Mon choix s’était porté sur « La Belgique, le roman d’un pays », publié en 2005 chez Gallimard. Quand j’ai voulu l’acquérir, il ne se trouvait pas en rayons et j’ai pensé que « La spectaculaire histoire des rois des Belges » pourrait faire l’affaire !
Autant être directe : l’ouvrage ne m’a pas complètement plu. Cependant ma lecture avait bien commencé avec le premier chapitre : « L’avènement de Léopold I ». La vie triste de ce roi méconnu m’a touchée. J’ai appris qu’il avait fière allure, était cultivé et assez raide de comportement et d’idées. Mais il va guider la jeune Belgique vers l’équilibre et la prospérité. Sévère et clairvoyant, il gère « la boutique » pendant plus de trente ans. J’ai également découvert la personnalité de notre roi Léopold II, le bâtisseur à qui notre capitale doit tant au point de vue architectural : la tour japonaise, le pavillon chinois, le Cinquantenaire, l’avenue Louise. Je l’imagine mal en tricycle sur la digue d’Ostende mais plus facilement brisé par la mort de son fils unique et héritier. Je savais que ses relations étaient tendues avec ses filles sauf Clémentine (mais l’auteur semble les mettre toutes dans le même sac ! cf. p. 134). Et puis il y a le Congo auquel il sacrifie tout !
C’est à partir de « L’épopée d’Albert Ier » que j’ai commencé à me lasser de ce livre, probablement parce que l’histoire m’est bien connue mais aussi parce que l’auteur insiste beaucoup sur l’aspect « people » des situations. Albert Ier, le roi vainqueur, Elisabeth qui préfère son aîné au prince Charles qui a pourtant « sauvé le brol », Léopold III le méchant et Liliane, l’abominable marâtre qui, quittant Laeken, emmène tous les meubles, Baudouin le prince triste, orphelin, dont la jeunesse est marquée par la guerre et la question royale, et la vie d’homme et de roi par l’absence d’héritier et enfin le joyeux Albert.
Tout cela est connu, disséqué dans les « Paris Match » et autres magazines… Patrick Roegiers fait un travail de journaliste et certainement pas d’historien, ce n’était pas son intention, mais cela aboutit à un roman feuilleton rempli de ragots royaux qu’il décrie mais ne peut s’empêcher de nous livrer et où se glissent malheureusement quelques erreurs…
Patrick Roegiers a lui-même sous-titré son livre roman-feuilleton, ce qui lui permet, j’imagine, de laisser libre cours à ses sentiments : il n’aime pas la reine Elisabeth, froide et raide, réhabilite le régent Charles, si mal aimé par sa mère, affirme qu’Astrid n’était pas « si belle qu’on le dit » et nous explique comment Léopold II protégeait sa barbe de la pluie.
Mais, à la réflexion, plus que le contenu du livre, c’est l’écriture de Patrick Roegiers que je trouve lassante, ses jeux de mots, polyptotes et allitérations continuelles dont voici deux exemples à propos de l’impossibilité de régner de Baudouin en 1990 : « Cette loi « infâme » est « infamante » (p. 307) et « Tout de même. Ce retrait de trente-six heures, quel coït interrompu ! Et sur quoi débouche-t-il ? Sur l’interruption volontaire de régner si proche dans sa formulation de l’interruption volontaire de grossesse. » (p. 311).
L’auteur
Patrick Roegiers est un écrivain belge, né à Ixelles en 1947. Il quitte la Belgique en 1983 pour s’installer à Paris où il fut de 1985 à 1992, critique photographique au « Monde ». Il est l’auteur d’une trentaine de livres (romans, ouvrages sur la photographie, recueil de poèmes, …)
Patrick ROEGIERS, La spectaculaire histoire des rois des Belges, Paris, Perrin, 2009, 461 p.
Alexis CURVERS, Tempo di Roma (1957)
Il y a 25 ans que j’avais décidé de lire « Tempo di Roma » : c’était en 1985 à la suite de la réédition du roman, introuvable depuis les années 60. La parution de ce succès de l’année 1957, Prix Sainte-Beuve, dans une nouvelle collection de Robert Laffont « La Bibliothèque Romanesque » avait été saluée unanimement par la critique (j’ai conservé les coupures de journaux).
Il y a 25 ans aussi que j’en ai commencé et abandonné la lecture pour la reprendre récemment dans la foulée d’un voyage à Rome. Et pour en rester complètement subjuguée…
Le héros, Jimmy, erre en Italie. De Milan, il arrive à Rome et, par un merveilleux hasard, trouve un logement au-dessus d’un garage et un emploi de guide touristique. C’est ainsi qu’il découvre la Ville Eternelle, Rome, qui le baigne dans une ivresse constante : Pour moi, Rome tout entière ressemblait à une femme couchée dans une vasque de marbre et qui, s’appuyant tantôt sur un coude, tantôt sur l’autre, lève incessamment l’une ou l’autre main vers l’azur (p. 113). A cette Rome, il donne très vite le visage de Géronima qui n’espère de la vie que le mariage avec son Jimmy.
Jimmy fréquente toutes les classes de la société romaine : la haute bourgeoisie dans laquelle il a été introduit par son ami raffiné et esthète Sir Craven, comme ses pairs, une faune qui vit de menus larcins…
Bientôt l’obligation se présente à lui de passer un examen de guide touristique. Ce n’est pas son souhait mais, poussé par sa belle-mère et son ami Sir Craven, il obtient, tant par ses connaissances historiques et artistiques que par les relations qui ont bien voulu jouer pour lui, le fameux papier qui lui permettra de garder son emploi.
Le jour même se produit un drame : au cours d’une fête organisée par un petit groupe d’aristocrates, Sir Craven est tué par accident. Et l’homosexualité du défunt, la marginalité de leur entourage, le fait qu’il est étranger font de Jimmy un suspect parfait.
Jimmy est bientôt relâché, enrichi de la fortune de son ami. Je lui dois tout. Je lui dois Rome. Il m’a ouvert les portes de la ville et celles de la vie, dit Jimmy à propos de Sir Craven (p. 342). Marginal il était, marginal il restera. Le livre se termine dans un train : Jimmy n’a plus sa place à Rome. Libre, sans attache, il cherche autour de lui, une autre bulle de savon, un autre présage…
Hubert Juin écrivait : Je ne crois pas que depuis Stendhal, on ait aussi bien parlé de Rome que dans « Tempo di Roma ». Mais la filiation peut remonter bien plus tôt : l’idée de soleil, de bonhomie, de liberté, de festivités, de la bulle de savon, de l’amitié-amour homosexuel mais surtout de moments entremêlés et de parcours initiatique nous relie avec le fameux « Satiricon » de Pétrone (Ier s. P. C.) et Fellini qui en a signé l’adaptation cinématographique.
A côté de cette Rome éternelle, il y a celle d’après-guerre qui se réveille après les années du fascisme qui l’ont si douloureusement meurtrie : Car, parmi les autres arts où elle excelle, l’Italie bavarde pratiquait avec une suprême virtuosité celui des silences. On n’abordait pas certains sujets. Le nom de Mussolini était devenu imprononçable comme celui d’un général chinois, son histoire était plus effacée que la légende même de Numa Pompilius, et quant à sa mort, -ah ! oui, tiens donc, c’est vrai, il était mort. On célébrait la glorieuse mémoire des partisans que les Allemands avaient fusillés, mais des dizaines de milliers de fascistes ou prétendus tels étaient morts assassinés sans laisser apparemment la moindre trace dans l’esprit du public. Spoliations, trahisons, vengeances, tout était oublié. Parfois, du fond de l’oubli et du silence, un cri de haine venait troubler le monotone concert des voix bien pensantes ; j’entrevoyais des yeux brûlants, un visage crispé, un geste d’impuissante révolte ; mais bientôt la vérité scandaleuse était refoulée dans l’ombre et tout retombait dans une implacable sérénité (p. 129).
Si vous connaissez un peu l’Urbs, si vous l’aimez d’amour, vous serez touché par cette évocation de la piazza del Popolo (p. 40) : A l’ombre, à côté du Pincio, des femmes assises sur des pliants tricotaient en jacassant avec dignité, cependant que la marmaille voltigeait sur les marches de Santa Maria del Popolo ou grimpait à l’assaut du groupe de statues blanches qui, le dos au mur, sous les frondaisons étagées du jardin, gardait la pose d’un quadrige prêt à s’élancer dans le cirque mais immobilisé soudain par une aveuglante lumière.
Comme il a une multiplicité de Rome, il y a, à ce roman, une multiplicité de lectures : guide touristique, roman, espace onirique, mythologique, le tout dans une langue pétillante et sans entrave et… le charme de la flânerie.
L’auteur :
Alexis Curvers, né à Liège en 1906, est philologue classique de l’ULg. Il abandonne très vite l’enseignement pour se consacrer à l’écriture : Printemps chez des ombres (1939), La Famille Passager (1942),… Il reçoit en 1960 le prix littéraire Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre. Epoux de l’helléniste Marie Delcourt, il se consacre, après son décès en 1979, à la réédition des œuvres de cette dernière. Il meurt en 1992.
Alexis CURVERS, Tempo di Roma, Paris, Robert Laffont, 1957 (réédition de 1985), 355 p.
Vincent ENGEL, Le mariage de Dominique Hardenne (2010)
Et si, à la suite d’une bombe atomique, la terre entière se trouvait dévastée… Et si vous étiez le dernier survivant ? Que feriez-vous ? Dominique Hardenne rentre de la guerre, il a perdu ses amis de combat, il retrouve son village où tous les habitants sont morts. Il veut survivre, reconstruire mais sombre peu à peu dans la folie…
J’ai retrouvé Vincent Engel dont les romans m’ont souvent séduite et particulièrement « La peur du paradis » et « Mon voisin, c’est quelqu’un ». Son écriture est toujours aussi belle mais c’est le thème choisi qui ne m’a pas conquise. Vincent Engel nous conte, en suivant les saisons, une année dans la vie de Dominique Hardenne. On assiste à la lente descente du personnage dans la folie. Revenu dans son village, seul survivant, il retrouve ses parents, ses amis, celle qu’il aimait, morts. Et il va alors se construire une vie qui est celle qu’il aurait voulu vivre : travaillant la terre, marié avec Nathalie qu’il aimait tant et l’avait tant fait souffrir, des enfants, élu maire du village et apprécié de tous, lui qu’on devine, timide et renfermé jadis, et peu instruit. Le rythme du livre est très lent, avec peu d’action, uniquement centré sur les pensées de Dominique Hardenne.
Même si le roman se termine sur de l’espoir, l’apparition d’une fourmi, signe de la vie qui recommence, le livre confine au cauchemar et j’ai eu de nombreuses fois l’envie de le refermer prématurément !
Merci à Babelio de m’avoir permis de lire ce livre !
Pieter ASPE, Chaos sur Bruges (1996)
Après le Carré de la vengeance, j’ai retrouvé le commissaire Van In dans une enquête qu’il mène à nouveau à Bruges autour de la destruction de la statue du poète néerlandophone Guido Gezelle. C’est le beffroi qui est à présent l’objet des menaces des malfrats mais Van In, entre deux bières, veille…
Pieter ASPE, Chaos sur Bruges (Le Livre de Poche 31803), Paris, Albin Michel, 2008 pour la traduction française
Irène NEMIROVSKY, Le Bal (1930)
M. et Mme Kampf sont passés, il y a peu, de la gêne à l’opulence. Ils décident de donner un bal pour étaler leur récente richesse. Antoinette, leur fille de quatorze ans, rêve d’y assister mais sa mère lui oppose un refus catégorique !
Plus que de vengeance, il est question des relations d’une mère et de sa fille. Mme Kampf, tout à sa nouvelle situation, délaisse l’adolescente qui la considère de plus en plus comme une bourgeoise sotte et ridicule.
C’est court mais tout est dit ! C’est à la fois terriblement drôle et terriblement cruel. C’est un petit chef d’œuvre !
L’auteur :
Irène Némirovsky, née à Kiev en 1903 et décédée à Auschwitz en 1942 est une romancière russe (Ukraine) de langue française.
Elle est le seul écrivain à avoir reçu le prix Renaudot à titre posthume (Suite française, 2004)
Irène NEMIROVSKY, Le Bal (Les Cahiers Rouges), Paris, Grasset, 20072, 120 p.
Armel JOB, Les fausses innocences (2005)
Roger Müller, maçon et bourgmestre de Niederfield, rencontre au bord de la route, un samedi soir de pluie et de tempête, le médecin de la commune, Joseph Stembert qui vient d’être victime d’un accident de voiture. Stembert, effondré, avoue à Müller qu’il vient de quitter sa femme Mathilda et qu’il part rejoindre sa maîtresse en Allemagne. Mais depuis toujours, Roger Müller aime passionnément et en secret Mathilda ; il oblige donc le médecin à regagner le domicile conjugal. Le lundi matin, Mathilda Stembert vient déclarer le décès de son mari…
Le livre d’Armel Job qui mérite bien tous ses prix, se déroule en Belgique, dans ce territoire qu’on appelle « pays rédimés » ou « cantons de l’est » et qui longe la frontière allemande. L’auteur évoque les magnifiques paysages de cette région. Mais il n’y a de descriptions que ce qu’il faut pour planter le décor. Pas un seul mot n’est de trop dans ce roman, tout y est pensé, pesé, ciselé. Armel Job a le souci d’amener petit à petit le lecteur à la fin qu’il a décidée... Et c’est sans prendre conscience qu’elles sont cruciales que l’on reçoit les informations !
Joseph Stembert est mort, Mathilda l’a tué, c’est du moins ce que va conclure Roger Müller. Il n’aura de cesse de protéger la jeune femme avec l’espoir inouï de voir ses sentiments payés de retour.
Ce roman nous montre jusqu’où on peut aller par amour : que ce soit Roger, Wanda, l’amie de Roger ou sa mère, tous vont agir avec ce seul et même moteur dans un univers de ressentiments et de secrets.
Je n’ajouterai que ceci : la fin n’est pas celle que l’on imagine !
Armel JOB, Les fausses innocences, Bruxelles, Memor, 2007, 172 p. (nouvelle édition; le livre est paru initialement en 2005 chez Robert Laffont).
Voir le site de la Communauté française.
L’auteur :
Armel Job est un écrivain belge, né en 1948. Il est directeur honoraire de l’Institut Notre-Dame Séminaire de Bastogne.
Cyril ALDRED, Les Egyptiens au temps des Pharaons (1965)
Cyril Aldred est un égyptologue anglais (1914-1991), auteur de nombreux ouvrages, qui a travaillé au Departement of Egyptian Art du Metropolitan Museum of Art.
Il nous livre ici une très belle synthèse de l’Egypte des Pharaons. Débutant par l’histoire de la découverte de l’Egypte depuis le XVIIIe siècle, continuant par les lieux et les ressources naturelles, il dresse ensuite un panorama de l’histoire égyptienne (Ancien Empire, Moyen Empire, Nouvel Empire, puis Basse Epoque) en citant les courants, les événements et les pharaons les plus marquants. Il termine par un chapitre sur la société égyptienne et livre quelques réflexions sur le mode de vie égyptien. Dans cette dernière partie, l’auteur insiste vivement sur l’état d’équilibre ou harmonie du cosmos réalisé par Maât, « ordre, vérité, justice » et sur l’importance que l’Egyptien vive une vie bonne, c’est-à-dire réalise maât.
C’est, à mon sens, un livre de base car il permet de se faire une idée très générale mais excellente de la vie égyptienne à l’époque des pharaons. Je me félicite d’avoir entamé par cet ouvrage mes lectures consacrées à l’Egypte (dans la perspective d’un voyage dans la région thébaine, avec des élèves, en novembre). Bien sûr, il a son âge et l’égyptologie a connu de nombreux progrès et découvertes depuis 45 ans mais il reste néanmoins une excellente introduction.
Cyril Aldred, Les Egyptiens au temps des Pharaons (Mondes Anciens, 8), Paris, Arthaud, 1965.
Pieter ASPE, Le carré de la Vengeance (1995/ 2008)
Il ya bien longtemps que je n’avais pas eu en mains un « policier ». J’ai eu ma période « Hercule Poirot », « Maigret », « Juge Ti » de Robert Van Gulik, et voici maintenant Pieter Aspe et son commissaire Van In.
« Le Carré de la Vengeance » est le premier volet de la série. Ce carré n’est autre que le fameux carré magique « rotas opera tenet arepo sator » qui dans l’intrigue, représente une signature et permet au coupable de se faire reconnaître de sa victime…
A l’aide de « Duvel » et de cigarettes, épaulé par la substitut du Procureur du Roi, la très jolie Hannelore Martens, le commissaire Van In va résoudre l’affaire du cambriolage de la bijouterie Degroof et de l’enlèvement du petit-fils de ce bourgeois de Bruges.
Car voilà qui ne gâte rien, l’affaire se déroule à Bruges et Pieter Aspe est le pseudonyme de Pieter Aspeslag, auteur belge, né à Bruges en 1953.
Et tout va bien, puisque j’ai repéré d’autres titres du même auteur : « Chaos sur Bruges », « Les Masques de la Nuit » et « La Quatrième Forme de Satan ».
Peut-être y en a-t-il encore d’autres ? Je cours mener l’enquête !
Pieter ASPE, Le Carré de la Vengeance, Paris, Albin Michel, 2008 (pour la traduction française), 2009 (dans Le Livre de Poche 31614) et 1995 (pour la parution en néerlandais het vierkant van de wraak, Uitgeverij Manteau/ Standaard Uitgeverij)
Laurent GAUDE, La mort du roi Tsongor (2002)
Je n’avais encore rien lu du parisien Laurent Gaudé, Prix Goncourt 2004 pour « Le soleil des Scorta ».
« La mort du roi Tsongor » est paru en 2002 et a valu à son auteur d’être cité pour le Goncourt mais, surtout, de recevoir deux récompenses : le prix Goncourt des lycéens 2002 et le Prix des librairies 2003.
Autant le dire tout de suite : j’ai a-do-ré !
Dans le royaume imaginaire de Massaba construit sur les décombres laissés après vingt ans de guerre, c’est la fête : la fille du roi Tsongor, Samilia, épouse le roi du sel.
Mais au premier jour des réjouissances prévues, un deuxième prétendant surgit…
Lutte fratricide pour le pouvoir, lutte pour une femme, construction des sept tombeaux du roi Tsongor, guerre, combat, mort, tels sont les ingrédients qui font de ce roman, un roman épique, un récit passionnant digne de ceux de l’histoire antique…
Je n’en dis pas plus. A vous de découvrir les personnages de Katabolonga, Samilia, Souba, Kouame, Sango Kerim et leur roi, Tsongor.
Laurent GAUDE, La mort du roi Tsongor, Arles, Actes Sud, 2002
Colette NYS-MAZURE, Noël en ce monde (2009)
Je connaissais la poétesse belge, je n’ai pas été déçue par ce recueil de contes que j’ai lu pendant les vacances de Noël.
Chacun de ces récits doit être tiré d’une situation vécue, d’un instant de vie. Le seul fil conducteur est la proximité de la fête de Noël, si importante pour Colette Nys-Mazure qui, d’après ce que j’ai lu d’elle, a trouvé en la foi chrétienne, une approche et une conduite de vie.
De tous ces textes, probablement très autobiographiques, se dégage une générosité et une merveilleuse sérénité, proche de l’esprit de Noël, un apaisement que j’envie à l’auteur, moi qui me sens si tourmentée.
Je suis certaine que Colette Nys-Mazure est une grande dame.
Un blog qui en parle :
Colette NYS-MAZURE, Noël en ce monde. Contes pour aujourd’hui, Paris, 2009.
Vincent ENGEL, Oubliez Adam Weinberger (2000)
J’ai déjà eu l’occasion de vous parler de Vincent Engel pour « Mon voisin, c’est quelqu’un » et pour « la peur du paradis »
Fin novembre, « La rencontre fait événement» de la libre Belgique nous présentait en sept dates Vincent Engel, professeur de littérature contemporaine à l’Université Catholique de Louvain (UCL) et d’histoire contemporaine à l’Institut des Hautes Etudes des Communications sociales (IHECS), critique littéraire et chroniqueur (lire ici sa dernière chronique).
On pouvait y lire que pour lui, janvier 2000 fut une date particulièrement importante parce qu’elle marque la parution d’ « Oubliez Adam Weinberger », son premier roman publié à Paris, et la réconciliation avec son père.
Adam Weinberger est un jeune garçon juif, le cadet de 4 enfants. Le préoccupent surtout le célibat prolongé de sa sœur auquel il est bien décidé à mettre fin, les volontés de conversion de son aîné, futur rabbin, et les brimades du second, dont le rêve est de partir en Palestine. Il est solitaire, taciturne et ne se lie pas facilement à ceux de son âge. Il n’a guère la foi, d’autant qu’il observe la fatigue de sa mère à la veille du shabbat, le silence de son père, l’intransigeance de toute la famille à l’égard d’Elisha, le frère « maudit »… Sa vie serait l’existence banale d’un adolescent s’il ne vivait en Pologne dans les années 30 et si l’histoire n’était pas sur le point de le rattraper.
On ne peut que s’attacher à Adam, adolescent rêveur, rempli de bonne volonté, sensible, amoureux de sa cousine, … on le suivra donc tout au long de son calvaire peuplé de silence. Nous aussi, nous aimerions savoir ce qu’il a vécu mais ce serait du voyeurisme. Et puis, nous le savons, nous l’avons lu et vu des quantités de fois. L’important n’est pas là, ce qui compte c’est le silence qui détruit l’homme de l’intérieur au point de le rendre incapable de communiquer même avec celle qu’il épousera et qu’il aimera malgré tout.
Avant, c’est un jeune garçon qui ressent de la tendresse pour Sarah, sa mère, et Rachel sa sœur, de l’admiration pour Elisha son oncle et de l’amour pour Esther. Après, il n’y a plus qu’un rescapé à la recherche des siens et de lui-même, qui se réfugie dans les gestes mais fuit les mots…
« Oubliez Adam Weinberger » ne se raconte pas ! C’est un très beau et grand roman qui se vit et se ressent… Le récit d’un survivant qui éprouve de la culpabilité à être encore en vie alors que les siens et tant d’autres ont péri.
L’extrait
Jadis, je fus un enfant. Je le crois du moins, ce qui en soi n’est pas si mal, puisque le passé, quoi qu’en pensent certains, est de toute façon incontrôlable. Je portais déjà le même nom et sur mon visage devaient sans doute sourdre ces traits sans grâce qui composèrent ensuite ma physionomie d’adulte, et qui se décomposent aujourd’hui. Ce nom, je le partageais bon gré mal gré avec les êtres qui formaient l’entité plus ou moins large et diversement appréciée d’une famille. Près de moi, il y avait ma sœur Rachel, de sept ans plus âgée que moi et qui, dès que j’eus l’âge de comprendre et de retenir ce qui se passait et se disait autour de moi, m’a toujours semblé préoccupée par la quête d’un mari – avant de le rencontrer, parce qu’elle craignait de n’en jamais trouver ; ensuite, quand il se perdait dans les bistrots de la ville, parfois plusieurs jours durant. Rachel… tu n’étais pas superbe, mais enfin, tu étais ma sœur et j’aurais souhaité avoir un autre beau-frère que ce fainéant de Moïshe – regrets tardifs, tu m’excuseras. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu…
Outre Rachel et moi-même, la famille Weinberger disposait encore de deux héritiers mâles. Je n’ai jamais rien eu à dire à Samuel, de cinq ans mon aîné : il était corps et âme – surtout de corps – dévoué au sport. Quand il ne faisait pas du kayak sur la rivière, il courait, il luttait, enfin n’importe quoi pour transpirer et pouvoir m’imposer sa tyrannie. Les seuls mots que je lui adressais, au grand désespoir de nos parents, étaient des suppliques quand il me tenait entre ses mains de brute, et des injures quand je m’estimais à l’abri – souvent suivies à leur tour de suppliques par suite d’une mauvaise estimation des distances. Avner, lui, c’était tout différent. Malgré ses dix ans d’avance, il me traitait avec gentillesse, du moins quand il remarquait ma présence : c’était « notre » rabbin qui, pour ce faire, passait ses journées plongé dans les livres ou les prières. Quoique plus jeune, Samuel l’avait vite dépassé en taille – horizontale et verticale –, mais il n’osa jamais porter la main sur lui. À chacun ses privilèges : Samuel ne frappait pas Avner, mais ce dernier lui adressait encore moins la parole qu’à moi.
J’avais donc, pour m’entourer d’affection, un frère qui, le regard perdu dans ses visions, me donnait de saines leçons, un autre qui me persécutait pour mon salut physique, et une sœur qui me consolait ou me soignait en pleurnichant après son mari hypothétique ou fantomatique, selon la période.
Et, bien sûr, pour gouverner et couronner le tout, il y avait ce couple indissoluble que formaient nos parents, Sarah et Avram Weinberger – indissoluble parce que le temps n’a pas son pareil pour entortiller les nœuds. Comme l’indique notre patronyme, le père de mon père avait été négociant en vins hongrois, et ses pères avant lui. Mais le mien avait rompu avec cette tradition parce qu’un de ses frères suffisait pour la maintenir et que personne n’était là pour reprendre le commerce de bois de son beau-père. Avram Weinberger était un commerçant assez heureux, mais un père inquiet. Il savait que son aîné ne reprendrait pas les affaires, mais il ne pouvait s’en plaindre, puisque c’était pour l’Éternel, béni soit Son Nom, et qu’un rabbin dans la famille, ça ne se refusait pas. Mais il doutait de l’avenir de Samuel. Costaud et franc plus que de raison – je puis en témoigner pour avoir fait les frais de cette solide franchise plus qu’à mon tour –, par quelle aventure n’allait-il pas être tenté ? Mon père redoutait par-dessus tout que Samuel n’allât fréquenter les jeunes sionistes, car il n’avait que trop le physique et la mentalité de l’emploi.
Quant à moi… mais n’anticipons pas sur les souffrances paternelles.
À ce point du récit, il me faut, par respect des règles du genre, évoquer l’autre pôle du couple parental. Ma mère. Elle était… que voulez-vous que je dise, sinon qu’elle était ma mère, et tout ce qui s’ensuit ? Belle, bien sûr. Elle s’occupait du ménage, de ses enfants. Elle se dépensait toute la semaine, et plus encore le vendredi, pour préparer notre jour de repos, le Shabbat. Je la voyais souvent s’affairer tant que j’ai très tôt douté de la véritable sainteté de ce jour-là. Il y a quelque chose de pourri dans le royaume terrestre, qui contredit la lettre même des Commandements et en interdit la parfaite observance, à moins que l’argent s’en mêle, ce qui n’est pas des plus orthodoxe. Car si le chiffre d’affaires de mon père suffisait à entretenir une femme et quatre enfants – dont un sportif –, il ne lui permettait pas d’engager une aide pour sa femme. Mes parents auraient dû avoir un enfant de moins, et comme j’étais le cadet, je préférais ne pas envisager cette variante. Rachel aidait ma mère, mais elle soupirait sans cesse et n’était pas d’une efficacité remarquable. Quant à moi, j’essayais parfois, mais, au-dessus des Commandements, il y a la Tradition et j’étais un homme. Au demeurant, à cet âge qui dure parfois longtemps, on n’a pas encore trop de scrupules envers autrui, et ce n’est que plus tard qu’on attrape des remords.
Vincent ENGEL, Oubliez Adam Weinberger, Paris, Le Livre de poche 30129, 20082. Publié pour la première fois chez Fayard en 2000)
Charlotte CHARPOT, Madame, vous êtes une prof de merde ! (2009)
Alors que je faisais très paisiblement les achats de la rentrée avec les enfants, ce titre m’a véritablement harponnée ! C’est comme si je me trouvais à nouveau plongée dans le passé…
L’auteur de ce témoignage, Charlotte Charpot, use d’un pseudonyme. Elle est titulaire d’un master de littérature comparée et est affectée dans la banlieue de Nîmes. Cette partie « française » du témoignage m’a permis de mieux comprendre le parcours imposé par l’administration française aux futurs professeurs et le système de points qui est en vigueur. J’ai donc apprécié cette première partie comme un document, d’un œil assez détaché.
Mais bientôt, Charlotte Charpot décide d’enseigner en Belgique ! Et là, me croirez-vous, c’est du vécu ! J’en témoigne. Il y a d’abord les difficultés liées à l’obtention de l’équivalence, épreuve que je ne connais pas puisque j’ai fait mes études et enseigné en Belgique, mais que je peux aisément me représenter pour l’avoir vécue en d’autres circonstances ! Et puis vient la candidature à poser dès la parution de l’avis au « Moniteur belge », et enfin la première désignation… On y est ! Evidemment tous les élèves ne sont pas « scolaires », c’est le temps des insultes, des menaces, de la violence, de l’abandon de l’enseignant par un préfet dépassé et de la culpabilisation : « vous ne savez pas tenir une classe… ». Quant à la solidarité, il faut l’oublier, c’est chacun pour soi !
Il y a un passage sublimissime qu’il me semblait avoir déjà vécu et raconté, c’est le moment où Charlotte Charpot assiste à la délibération d’élèves qu’elle ne connait pas au mois de septembre (pp. 115 à 117, extrait cité infra). Que de belles pertes de temps consacrées à la déesse « administration » !
Des écoles dites difficiles, des élèves en décrochage, j’en ai connu un bon nombre ! Des étudiants, garçons et filles, qui ne comprenaient pas la liberté que peut procurer connaissance et culture. Je me souviens d’un cours d’histoire consacré aux Croisades à des 2è professionnelles qui voulaient faire grève ! Je me souviens aussi de cet élève qui s’est enfermé dans une armoire pendant l’heure de cours mais quelle importance… je n’avais même pas remarqué sa présence… Je me souviens d’avoir reçu, en rue, des craies jetées d’on ne sait où et d’avoir du essuyer un mollard sur ma farde de cours ! Aucun soutien de la part des directions ou de qui que se soit ! Plus jamais ! Ce chemin, je l’ai fait durant trois longues années, à Bruxelles, de 1989 à 1991. En changeant de réseau et d’établissement, j’avais décidé de ne plus accepter une telle situation !
Souvent encore, il m’arrive le matin de regarder l’école où j’enseigne aujourd’hui, la cour, les élèves qui discutent, le parc qui entoure les bâtiments, et de me dire que j’ai de la chance et qu’il s’en est fallu de peu…
Je suis contente des liens que je tisse avec mes élèves car, sans retour, je crois vraiment que notre métier n’a pas de sens !
Sur RTL Info : http://www.rtlinfo.be/info/archive/249792/-madame-vous-etes-une-prof-de-merde-/?&archiveYear=2009
Dans L’Echo Lecture : http://www.lecho.be/actualite/par_ailleurs/LECTURE-_Madame-_vous_etes_une_prof_de_merde_!.8202427-621.art
L'Extrait
Ce jour-là, la journée débute à 8 heures et s'achève après 19 heures. Le préfet a organisé la chose comme suit: on fait défiler les classes. Les enseignants dans leur totalité doivent être présents dans la salle et lorsqu'on mentionne un élève, les professeurs transmettent la note obtenue. Studieusement, le préfet note puis viennent les délibérations au terme desquelles l'élève passera au niveau supérieur ou sera réorienté vers une section technique ou professionnelle. La méthode, pour être archaïque, me laisse coite. En dix minutes, la manœuvre aurait pu être informatisée, les enseignants remplir leur rubrique de note et le tout centralisé. Ensuite, il n'y aurait eu qu'à délibérer sur les cas limites et on aurait visualisé la réussite ou l'échec des élèves en l'espace d'une demi-journée tout au plus. Je suis restée assise à attendre cinq heures durant pour transmettre en tout et pour tout cinq notes, toutes supérieures à la moyenne pour des élèves que je ne connaissais pas et que je ne reverrai jamais. J'ai eu le bonheur de figurer à la grande messe annuelle interminable durant laquelle tous les enseignants remplaçants ne servent à rien qu'à lever le doigt en temps voulu pour signaler leur incapacité à donner leur avis sur les cas traités. Ce fut efficace, fructifiant et édifiant. En France, les conseils de classe sont la scène de dérives monstrueuses. Il en va de même en Belgique. J'ai tout de même appris durant cette journée que le système est absurde et que l'élève peut se glisser dans les failles. Par exemple, une élève avait échoué en sport. Discipline dénigrée s'il en est, en passe de disparaître en France, car c'est bien connu, on peut faire du sport hors de l'école, et que le sport ça ne sert à rien, pourquoi rémunérer des enseignants formés pour défouler nos chères têtes bouclées ? L'obésité s'accroît de façon dramatique, on s'échine à interdire les distributeurs automatiques de friandises ou recycler en distributeurs d'eau et de fruits pour conserver la ligne, faire dans le slim, et parallèlement, on diminue de façon drastique le nombre hebdomadaire d'activité physique des élèves. Il faut croire que des pommes, ça suffit à les calmer et à leur sculpter un corps d'éphèbe! Une élève, donc, avait échoué. Elle s’était présentée à l'épreuve de natation et avait refusé toute forme de participation en alléguant que si le professeur la notait défavorablement, il aurait sur la conscience sa réorientation en section professionnelle. « Vous comprenez, j’ai la moyenne partout ailleurs et il serait stupide de briser mon avenir pour une simple épreuve de sport. Vous comprendrez, hein, vous qui avez une conscience ? » Voici venue l'heure critique de la délibération : que faire ? Monsieur le préfet trancha: «Mettons-lui la moyenne sans quoi son passage sera symbolique pour la génération entière que l'éducation sportive n'est rien et qu'il n'est nécessaire d'y faire quoi que ce soit pour passer au niveau supérieur. » Et ainsi fut fait. Monsieur le préfet est d'accord avec cette élève, car, selon lui, le système est ainsi fait qu’on peut jouer avec. Un autre cas de figure tout à fait obscur et nébuleux s'est présenté ce jour-là. Quelques enseignants, pour une raison inconnue, avaient refusé de présenter des documents servant de support au passage des épreuves de septembre. D'autre part, ils avaient invariablement noté les copies corrigées entre 1 et O. Sanctionnant des épreuves mathématiques, ces notes sont bien entendu rédhibitoires. Entendons-nous : les mathématiques sont importantes. Si un élève veut faire de la littérature et écrit comme un dieu ou dessine comme Michel Ange, peu importe: il faut réussir en mathématiques ! Ce serait incohérent de le laisser passer sans une réussite indubitable dans cette discipline. 1 ou 0, c'est dramatique. Et pas d'épreuve, encore plus. Sur les raisons qui auront conduit les enseignants à cette indiscipline flagrante, aucune information. Ne pouvant laisser une telle dérive sortir de l'établissement, nous mettrons invariablement la moyenne aux élèves en taisant le fait que les épreuves fabriquées aléatoirement étaient truquées et totalement sans rapport avec les objectifs du cycle ou ceux du cours. Évidemment, tout cela se passe en interne. L'attitude de ces enseignants est intolérable, vous comprendrez que nous, adultes consciencieux, nous y palliions par la raison, l'intelligence et la cohérence. Soyez discrets, ne dites rien !
Charlotte CHARPOT, Madame, vous êtes une prof de merde !, Bruxelles, Les éditions de l’arbre, 2009, 205 p.
Jim HOLD, Petite philosophie des blagues et autres facéties
Haec enim ridentur vel sola vel maxime quae notant et designant turpitudinem aliquam non turpiter. « Une inconvenance décemment exprimée est la chose dont nous rions le plus ». Cicéron (De Oratore, II, 63) rejoint ensuite par Pascal, Kant et Schopenhauer définit ainsi le rire dans une théorie de l’incongruité.
La théorie de l’incongruité est, pour expliquer le fonctionnement du rire, l’une des trois théories développées par les auteurs avec celles de la supériorité (Platon, Hobbes, Bergson) et de la soupape (Freud).
Jim Hold accorde quelques pages à l’intérêt que porte Sigmund Freud, grand collectionneur de blagues sur les Juifs, à l’humour, particulièrement dans sa relation avec les rêves (« Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient », 1905). Constatant que les mots d’esprit surgissent souvent involontairement et sont rapidement oubliés, Freud conclut que plaisanteries et rêves partagent une source commune dans l’inconscient. Leur fonction est de déjouer notre autocensure. La différence fondamentale est que les blagues doivent être comprises tandis que la signification d’un rêve échappe même au rêveur ! Le rêve ne serait donc qu’une blague ratée…
En fin de compte, Jim Hold nous prouve que la grande majorité des blagues intègre des éléments de chacune des trois théories dans des proportions variables.
Cependant, pour expliquer le rire en tant que réaction violente et convulsive, on peut se tourner vers Marvin Minsky, l’un des pères de l’intelligence artificielle : l’humour nous aide à détecter les failles de notre raisonnement ou bien, selon John McCrone, survient quand nous voyons cette erreur astucieusement corrigée. Quant au psychologue Peter Derks, il insiste sur la vitesse à laquelle on saisit une chute comme facteur de rire. Et en 1998, des médecins de Los Angeles ont confirmé la thèse selon laquelle le rire peut être déclenché autant par une décharge électrique que par une prétendue blague !
Voilà donc brossé à grands traits la deuxième partie du livre de Jim Holt, pompeusement intitulé « La Philosophie » et qui s’interroge sur les causes et les mécanismes du rire.
Dans la première partie « L’Histoire », Jim Hold avait esquissé une histoire de la blague.
De Palamède, compagnon d’Ulysse et premier blagueur de l’histoire, on passe au Groupe des Soixante dont l’ouvrage, s’il a existé, est aujourd’hui perdu pour s’arrêter quelque peu sur l’ensemble de 264 blagues des IV-Ve siècles que constitue le Philogelos (celui qui aime rire). Certaines des blagues de ce recueil sont reprises deux fois sous une forme légèrement différente et deux noms sont cités : Hiéroclès et Philagrios, ce qui nous rend perplexe car on ne connaît pas de co-auteurs dans l’Antiquité. Ces éléments nous laissent à penser qu’il s’agit de la fusion de deux ouvrages.
Les blagues du « Philogelos » sont courtes et piquantes, et reposent sur une galerie de personnages types : l’avare, l’ivrogne, le vantard, la femme frustrée, l’homme à la mauvaise haleine, le professeur distrait (ou crâne d’œuf). Beaucoup sont plus énigmatiques que drôles car on a perdu les sous-entendus. Par exemple, de nombreuses blagues ont pour sujet la laitue dont les feuilles stimuleraient ou réduiraient la puissance sexuelle.
Il faut attendre le XVè siècle pour voir le genre du recueil de blagues à nouveau à l’honneur. Poggio Bracciolini (1380-1459), ou Le Pogge, humaniste italien, secrétaire de huit papes en un demi-siècle, bibliophile, va recopier des manuscrits oubliés les sauvant ainsi de l’oubli (De natura deorum, Institutio oratoria,…). Mais il est aussi connu pour son « Liber facetiarum » ou « Facetiae » : 273 textes (plaisanteries, bons mots, calembours, histoires drôles) provenant de ses voyages et de la réunion au Vatican d’un cercle d’amateurs, nommé Bugiale, regroupant des secrétaires pontificaux désireux de se détendre. Le contenu de ces « Facéties » ne fit l’objet d’aucune condamnation de la part du Vatican, probablement parce qu’écrites en latin, elles pouvaient détendre les membres du clergé sans corrompre le peuple. D’après Jim Hold, qui a eu en mains une photocopie d’une édition parisienne de 1878, les « Facéties » ne sont pas toujours amusantes, surtout sorties de leur contexte et avec la distance froide de l’écrit.
Le genre de la blague connut une extrême popularité à l’époque de Shakespeare. En 1484, William Caxton, premier imprimeur de livres d’Angleterre, ajoute à sa traduction des fables d’Esope, un choix d’histoires du Pogge et crée ainsi le premier recueil de blagues en anglais.
Au début XVIIe siècle, à la suite d’une confusion avec un autre Hiéroclès, vingt-huit histoires du « Philogelos » furent ajoutées à une édition du « Commentaire sur les vers d’or des pythagoriciens » et circulèrent à travers toute l’Europe. Sous l’influence de cette redécouverte, l’humour anglais devint plus bref, plus incisif, plus blagueur : Joe Miller’s Jest, « Les plaisanteries de Joe Miller » paraît en 1739 et fut le plus populaire du genre.
Au XIXe siècle, le genre ne résiste pas à la vague puritaine. Cependant les blagues survivent dans la culture orale jusqu’au moment où Gershon Legman les réédite en 1960. Pour la petite histoire, outre ses blagues salaces, Gershon Legman serait aussi l’auteur du « Faites l’amour, pas la guerre », prononcé au cours d’une conférence à l’université de l’Ohio en 1963 et à l’origine de l’invention du vibromasseur. Dans ses ouvrages, il tente d’apporter sa contribution à la psychanalyse en mettant au jour l’agressivité qui se cache derrière les blagues.
Schmulowitz (1889-1966), un avocat, probablement le plus grand collectionneur de blagues, a légué sa collection à la bibliothèque publique de San Francisco. Quant au spécialiste du folklore Alain Dundes, professeur à l’université californienne de Berkeley, décédé en 2005, que Jim Hold a rencontré, il publia plusieurs anthologies critiques sur l’humour. Au moment où Alan Dundes soutient sa thèse, « Morphologie du conte » de Vladimir Propp venait d’être traduit en anglais et Dundes va sauter dans le train du structuralisme. Mais Dundes, influencé par Freud et « Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient » paru en 1905, qui compare les blagues aux rêves, défend la théorie que les blagues, comptines, contes ne sont pas d’inoffensives petites histoires qui ne veulent rien dire. Elles ont en commun avec les rêves la contraction et le déplacement des significations, la représentation des choses par leur inverse, la victoire du fallacieux sur la logique afin de contourner l’autocensure.
Jim Holt est un journaliste américain qui avait reçu, un jour, commande d’un article sur l’histoire des blagues et des collectionneurs de blagues, à paraître dans un numéro spécial du « New Yorker » consacré à l’humour. Il s’était rapidement rendu compte que rien n’existait à ce sujet et avait entrepris de prolonger son article et ses recherches par la rédaction d’une brève histoire. C’est ce qui nous vaut ce petit livre. Agréable à lire, c’est aussi le travail d’un journaliste américain au sens péjoratif du terme. Jim Hold affirme mais vérifie peu ! Il nous affirme qu’il a rencontré des difficultés à se procurer une édition des « Facéties » (p. 27) et qu’il n’a pu lire, à la bibliothèque de l’université de New York, que la photocopie d’un fac-similé d’une édition parisienne de 1878. C’est ignorer que l’ouvrage, ainsi que d’autres du Pogge, a été réédité en version latin-français, il y a quatre ans, par « Les Belles Lettres ». Quant aux exemples de blagues, ils sont essentiellement tournés vers la politique américaine ! J’ai eu également quelque difficulté à accepter que Jim Hold parle d’Henri Bergson, prix Nobel de littérature en 1927, d’auteur français de deuxième plan (p. 68). Et encore plus de difficultés à lire que Jim Hold ne veut pas parler du « Nom de la Rose » d’Umberto Eco parce qu’il n’a pas réussi à en terminer la lecture (pp. 65-66) ! On est sérieux… ou pas !?
Le sujet est évidemment passionnant mais méritait un meilleur traitement ! Peut-être Jim Hold nous a-t-il fait, à sa manière, une énorme blague…
Je remercie les éditions 10/18 et blog-o-book pour cette lecture.
Jim HOLT, Petite philosophie des blagues et autres facéties, Paris, 10/18, 2009, 126 p.
Luis SEPULVEDA, Le vieux qui lisait des romans d'amour (1992)
Ce court roman de l’auteur chilien Sepulveda eut, dès sa parution, un énorme succès tant public que littéraire. Ce succès est justifié car on tombe, dès les premiers mots, sous le charme…
C’est le roman de l’Amazonie, de la nature qui peut être redoutable, des équilibres fragiles et vitaux qui lient l’homme et son environnement naturel.
C’est l’histoire d’Antonio José Bolivar, qui refuse le nom de « chasseur » car il aime et connaît les profondeurs de la forêt amazonienne et ses habitants, les Shuars. Quand les villageois d’El Idilio les accusent à tort du meurtre d’un chasseur blanc, le vieil homme quitte ses paisibles et apaisants romans d’amour pour chasser le vrai coupable, une majestueuse panthère
Luis SEPULVEDA, Le vieux qui lisait des romans d’amour, Paris, 1992, 121 p.















