Legendi tempus

22 janvier 2012

La Doctrine pythagoricienne (2011)

Numériser0006

 

 

 

Quand j’ai choisi ce livre proposé par Babelio, j’imaginais y trouver une synthèse des connaissances que nous possédons sur les Pythagoriciens, disciples de Pythagore de Samos (VIe-Ve siècle A. C.) et membres de l’école pythagoricienne.

Le théorème de Pythagore nous a, à tous, laissé des souvenirs scolaires, cependant, Pythagore ne se disait pas mathématicien mais philosophe comme le relate Cicéron : « Un jour, dit-il (il s’agit d’Héraclite du Pont, disciple de Pythagore), Léon, roi des Phliasiens, entendit Pythagore discourir sur certains points avec tant de savoir et d'éloquence, que ce prince, saisi d'admiration, lui demanda quel était donc l'art dont il faisait profession. A quoi Pythagore répondit, qu'il n'en savait aucun ; mais qu'il était philosophe. Et sur ce, le roi, surpris de la nouveauté de ce nom, le pria de lui dire qui étaient donc les philosophes, et en quoi ils différaient des autres hommes. » 

Dans une première lecture, je n’ai pas prêté attention au sous-titre de l’ouvrage : recueil de textes. Or il a la plus grande importance. En effet, ce livre se révèle être une compilation de textes consacrés à Pythagore et à ses disciples :

  • La Vie de Pythagore d’André DACIER (1651-1722), philologue et traducteur.

La vie de Pythagore, ses symboles, ses vers dorez et la vie d'Hiéroclès d’André DACIER a été publiée en 1706 à Paris, chez Rigaud et est libre de droit. Récemment numérisée, elle peut être lue dans son intégralité sur le site de la bnf.

Dacier explique dans sa Préface qu’il a eu en mains et lu les Vies de Diogène Laërte, Jamblique et Porphyre, qu’il les a trouvées confuses et souhaite y mettre de l’ordre. Il s’agit donc d’un ensemble rédigé au XVIIIe siècle d’après des auteurs de l’Antiquité.

  • Les symboles, toujours le même Dacier.

 

  • Les Vers dorés ou Vers d’Or, attribués à LYSIS de Tarente.

L’éditeur a choisi la traduction d’André Dacier de préférence à Fabre d’Olivet qu’il estime plus facilement accessible sur internet.

Ces trois chapitres sont suivis d’une biographie d’une page d’André Dacier, où l’on apprend qu’il fut bibliothécaire du roi Louis XIV, abjura le protestantisme, choisit les Anciens dans la Querelle des Anciens et des Modernes et avait épousé une femme qui le surpassait quant à la supériorité intellectuelle (c’est l’avis de l’abbé Tallemand) et spécialiste de Sappho et d’Anacréon.

  • Le régime pythagoricien, extrait d’OVIDE.

L’éditeur reprend la harangue du livre XV des Métamorphoses qu’Ovide prête à Pythagore en faveur du végétarisme. Pas d’indication de vers précis et pas de nom de traducteur pour cet extrait !

  • Le Régime pythagoricien

L’éditeur précise que Pythagore émet ses recommandations dans le but de garder la santé du corps et la tranquillité de l’esprit qui favorisent concentration, étude et mémorisation. [Je devrais en parler à mes élèves !].

Il s’agit du texte d’Antonio COCCHI, Le Régime Pythagoricien à l’usage de la faculté de Médecine, Florence, 1743. J’ai trouvé assez facilement une traduction de 1762 sur google books.

Le livre refermé, je n’ai toujours pas compris l’intérêt de cette édition qui se présente comme des « extraits choisis » mais par qui ? Dans quel but ? Si c’est celui de faire mieux connaître les Pythagoriciens, on peut émettre des réserves sur les passages choisis.   

 

C’est pour répondre à ces questions que je me suis rendue sur le site des éditions MYOHO ; voici ce que l’on peut lire comme message d’accueil : « Notre politique éditoriale est centrée sur le développement durable et l’économie sociale et solidaire afin d’explorer les rapports des êtres humains à leur environnement naturel et humain que ce soit au niveau des choix économiques, sociaux et culturels. Cette démarche qui inclut la spiritualité, la pédagogie, la philosophie, la vie pratique et culturelle..., est notre contribution pour un monde respectueux de notre planète, de ses ressources naturelles et humaines. ». Le présent ouvrage est référencé dans la partie « spiritualité ».

 

Vous aurez compris que malgré une politique éditoriale alléchante, c’est déçue que je range ce livre inutile !

 Babelio

 

 

Tiephaine G. Szuter a été moins sévère que moi !

 

 

La Doctrine pythagoricienne. Recueil de textes. Paris, Myoho, 2011, 91 pages.

 

 pythagore2

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15 janvier 2012

Christian JACQ, La pyramide assassinée (1993)

Numériser0005L’auteur, Christian Jacq, est un célèbre égyptologue qui, parallèlement à sa carrière universitaire, mène une carrière féconde d’auteur de romans policiers et historiques.

La pyramide assassinée est le premier roman d’une trilogie, Le Juge d’Egypte. L’histoire se déroule en Egypte sous le règne de Ramsès II. Pazair, juge à Memphis, est un homme intègre et juste. Découvrant que cinq hommes, qui formaient la garde d’honneur du Sphinx, ont été assassinés, il décide de mener plus loin ses investigations. Avec l’aide de son ami Suti, poussé par son amour pour la belle Neferet, il découvrira un complot dont l’objectif final est de renverser le pharaon… Evidemment, je n’en dirai pas davantage !

Une lecture sympathique, sans prétention, qui nous amène avec vivacité et au milieu de nombreuses aventures au sein de la culture égyptienne de la XIXème dynastie au XIVème siècle avant notre ère.

Christian JACQ, La pyramide assassinée, Paris, 1993 (Pocket n°4189).

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10 juillet 2011

David FOENKINOS, La délicatesse (2009)

la délicatesseIl y a quelques semaines que j’ai refermé « La délicatesse », roman de l’auteur qui monte, David Foenkinos et me voilà bien embarrassée au moment d’en parler. Ce n’est pas que j’aie détesté ! J’ai même plutôt passé un moment agréable en compagnie de Nathalie qui se remet difficilement du décès accidentel de son époux, est courtisée par son patron et retrouve goût à la vie dans les bras de Markus, un collègue. Une situation tragique, triangulaire, banale, la vie de tous les jours, le tout sur un ton léger et délicat jusqu’à l’inconsistance. J’aime beaucoup l’écriture de Foenkinos, qui agit par petites touches subtiles. Mais je dois bien avouer qu’il ne me reste rien de cette lecture… Je vais sans nul doute paraître bien sévère à ses nombreuses admiratrices (car David Foenkinos a beaucoup de succès auprès des lectrices) et en particulier à ma fille qui m’en avait suggéré la lecture et en avait fait un compte-rendu élogieux mais pas de quoi y passer une nuit blanche !



 

David FOENKINOS, La délicatesse, Paris, 2009, 210 p. (folio 5177)





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09 janvier 2011

Patrick ROEGIERS, La spectaculaire histoire des Belges (2009)

la_spectaculaire_histoire_des_BelgesJ’avais envie de lire un ouvrage de Patrick Roegiers, écrivain belge à propos duquel j’avais trouvé, je ne sais plus où, une élogieuse critique. Mon choix s’était porté sur « La Belgique, le roman d’un pays », publié en 2005 chez Gallimard. Quand j’ai voulu l’acquérir, il ne se trouvait pas en rayons et j’ai pensé que « La spectaculaire histoire des rois des Belges » pourrait faire l’affaire !

Autant être directe : l’ouvrage ne m’a pas complètement plu. Cependant ma lecture avait bien commencé avec le premier chapitre : « L’avènement de Léopold I ». La vie triste de ce roi méconnu m’a touchée. J’ai appris qu’il avait fière allure, était cultivé et assez raide de comportement et d’idées. Mais il va guider la jeune Belgique vers l’équilibre et la prospérité. Sévère et clairvoyant, il gère « la boutique » pendant plus de trente ans. J’ai également découvert la personnalité de notre roi Léopold II, le bâtisseur à qui notre capitale doit tant au point de vue architectural : la tour japonaise, le pavillon chinois, le Cinquantenaire, l’avenue Louise. Je l’imagine mal en tricycle sur la digue d’Ostende mais plus facilement brisé par la mort de son fils unique et héritier. Je savais que ses relations étaient tendues avec ses filles sauf Clémentine (mais l’auteur semble les mettre toutes dans le même sac ! cf. p. 134). Et puis il y a le Congo auquel il sacrifie tout !

C’est à partir de « L’épopée d’Albert Ier » que j’ai commencé à me lasser de ce livre, probablement parce que l’histoire m’est bien connue mais aussi parce que l’auteur insiste beaucoup sur l’aspect « people » des situations. Albert Ier, le roi vainqueur, Elisabeth qui préfère son aîné au prince Charles qui a pourtant « sauvé le brol », Léopold III le méchant et Liliane, l’abominable marâtre qui, quittant Laeken,  emmène tous les meubles, Baudouin le prince triste, orphelin, dont la jeunesse est marquée par la guerre et la question royale, et la vie d’homme et de roi par l’absence d’héritier et enfin le joyeux Albert.

Tout cela est connu, disséqué dans les « Paris Match » et autres magazines… Patrick Roegiers fait un travail de journaliste et certainement pas d’historien, ce n’était pas son intention, mais cela aboutit à un roman feuilleton rempli de ragots royaux qu’il décrie mais ne peut s’empêcher de nous livrer et où se glissent malheureusement quelques erreurs…

Patrick Roegiers a lui-même sous-titré son livre roman-feuilleton, ce qui lui permet, j’imagine, de laisser libre cours à ses sentiments : il n’aime pas la reine Elisabeth, froide et raide, réhabilite le régent Charles, si mal aimé par sa mère, affirme qu’Astrid n’était pas « si belle qu’on le dit » et nous explique comment Léopold II protégeait sa barbe de la pluie.  

Mais, à la réflexion, plus que le contenu du livre, c’est l’écriture de Patrick Roegiers que je trouve lassante, ses jeux de mots, polyptotes et allitérations continuelles dont voici deux exemples à propos de l’impossibilité de régner de Baudouin en 1990 : « Cette loi « infâme » est « infamante » (p. 307) et « Tout de même. Ce retrait de trente-six heures, quel coït interrompu ! Et sur quoi débouche-t-il ? Sur l’interruption volontaire de régner si proche dans sa formulation de l’interruption volontaire de grossesse. » (p. 311).

L’auteur

Patrick Roegiers est un écrivain belge, né à Ixelles en 1947. Il quitte la Belgique en 1983 pour s’installer à Paris où il fut de 1985 à 1992, critique photographique au « Monde ». Il est l’auteur d’une trentaine de livres (romans, ouvrages sur la photographie, recueil de poèmes, …)

Patrick ROEGIERS, La spectaculaire histoire des rois des Belges, Paris, Perrin, 2009, 461 p.

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02 janvier 2011

Alexis CURVERS, Tempo di Roma (1957)

Num_riser0030Il y a 25 ans que j’avais décidé de lire « Tempo di Roma » : c’était en 1985 à la suite de la réédition du roman, introuvable depuis les années 60. La parution de ce succès de l’année 1957, Prix Sainte-Beuve, dans une nouvelle collection de Robert Laffont « La Bibliothèque Romanesque » avait été saluée unanimement par la critique (j’ai conservé les coupures de journaux).

Il y a 25 ans aussi que j’en ai commencé et abandonné la lecture pour la reprendre récemment dans la foulée d’un voyage à Rome. Et pour en rester complètement subjuguée…

Le héros, Jimmy, erre en Italie. De Milan, il arrive à Rome et, par un merveilleux hasard, trouve un logement au-dessus d’un garage et un emploi de guide touristique. C’est ainsi qu’il découvre la Ville Eternelle, Rome, qui le baigne dans une ivresse constante : Pour moi, Rome tout entière ressemblait à une femme couchée dans une vasque de marbre et qui, s’appuyant tantôt sur un coude, tantôt sur l’autre, lève incessamment l’une ou l’autre main vers l’azur (p. 113). A cette Rome, il donne très vite le visage de Géronima qui n’espère de la vie que le mariage avec son Jimmy.

Jimmy fréquente toutes les classes de la société romaine : la haute bourgeoisie dans laquelle il a été introduit par son ami raffiné et esthète Sir Craven, comme ses pairs, une faune qui vit de menus larcins…

Bientôt l’obligation se présente à lui de passer un examen de guide touristique. Ce n’est pas son souhait mais, poussé par sa belle-mère et son ami Sir Craven, il obtient, tant par ses connaissances historiques et artistiques que par les relations qui ont bien voulu jouer pour lui, le fameux papier qui lui permettra de garder son emploi.

Le jour même se produit un drame : au cours d’une fête organisée par un petit groupe d’aristocrates, Sir Craven est tué par accident. Et l’homosexualité du défunt, la marginalité de leur entourage, le fait qu’il est étranger font de Jimmy un suspect parfait.

Jimmy est bientôt relâché, enrichi de la fortune de son ami. Je lui dois tout. Je lui dois Rome. Il m’a ouvert les portes de la ville et celles de la vie, dit Jimmy à propos de Sir Craven (p. 342). Marginal il était, marginal il restera. Le livre se termine dans un train : Jimmy n’a plus sa place à Rome. Libre, sans attache, il cherche autour de lui, une autre bulle de savon, un autre présage

Hubert Juin écrivait : Je ne crois pas que depuis Stendhal, on ait aussi bien parlé de Rome que dans « Tempo di Roma ». Mais la filiation peut remonter bien plus tôt : l’idée de soleil, de bonhomie, de liberté, de festivités, de la bulle de savon, de l’amitié-amour homosexuel mais surtout de moments entremêlés et de parcours initiatique nous relie avec le fameux « Satiricon » de Pétrone (Ier s. P. C.) et Fellini qui en a signé l’adaptation cinématographique.

A côté de cette Rome éternelle, il y a celle d’après-guerre qui se réveille après les années du fascisme qui l’ont si douloureusement meurtrie : Car, parmi les autres arts où elle excelle, l’Italie bavarde pratiquait avec une suprême virtuosité celui des silences. On n’abordait pas certains sujets. Le nom de Mussolini était devenu imprononçable comme celui d’un général chinois, son histoire était plus effacée que la légende même de Numa Pompilius, et quant à sa mort, -ah ! oui, tiens donc, c’est vrai, il était mort. On célébrait la glorieuse mémoire des partisans que les Allemands avaient fusillés, mais des dizaines de milliers de fascistes ou prétendus tels étaient morts assassinés sans laisser apparemment la moindre trace dans l’esprit du public. Spoliations, trahisons, vengeances, tout était oublié. Parfois, du fond de l’oubli et du silence, un cri de haine venait troubler le monotone concert des voix bien pensantes ; j’entrevoyais des yeux brûlants, un visage crispé, un geste d’impuissante révolte ; mais bientôt la vérité scandaleuse était refoulée dans l’ombre et tout retombait dans une implacable sérénité (p. 129).

Si vous connaissez un peu l’Urbs, si vous l’aimez d’amour, vous serez touché par cette évocation de la piazza del Popolo (p. 40) : A l’ombre, à côté du Pincio, des femmes assises sur des pliants tricotaient en jacassant avec dignité, cependant que la marmaille voltigeait sur les marches de Santa Maria del Popolo ou grimpait à l’assaut du groupe de statues blanches qui, le dos au mur, sous les frondaisons étagées du jardin, gardait la pose d’un quadrige prêt à s’élancer dans le cirque mais immobilisé soudain par une aveuglante lumière.

Comme il a une multiplicité de Rome, il y a, à ce roman, une multiplicité de lectures : guide touristique, roman, espace onirique, mythologique, le tout dans une langue pétillante et sans entrave et… le charme de la flânerie.

L’auteur :

Alexis Curvers, né à Liège en 1906, est philologue classique de l’ULg. Il abandonne très vite l’enseignement pour se consacrer à l’écriture : Printemps chez des ombres (1939), La Famille Passager (1942),… Il reçoit en 1960 le prix littéraire Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre. Epoux de l’helléniste Marie Delcourt, il se consacre, après son décès en 1979, à la réédition des œuvres de cette dernière. Il meurt en 1992.

Alexis CURVERS, Tempo di Roma, Paris, Robert Laffont, 1957 (réédition de 1985), 355 p.

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19 décembre 2010

Vincent ENGEL, Le mariage de Dominique Hardenne (2010)

9782709635561Et si, à la suite d’une bombe atomique, la terre entière se trouvait dévastée… Et si vous étiez le dernier survivant ? Que feriez-vous ? Dominique Hardenne rentre de la guerre, il a perdu ses amis de combat, il retrouve son village où tous les habitants sont morts. Il veut survivre, reconstruire mais sombre peu à peu dans la folie…

J’ai retrouvé Vincent Engel dont les romans m’ont souvent séduite et particulièrement « La peur du paradis » et « Mon voisin, c’est quelqu’un ». Son écriture est toujours aussi belle mais c’est le thème choisi qui ne m’a pas conquise. Vincent Engel nous conte, en suivant les saisons, une année dans la vie de Dominique Hardenne. On assiste à la lente descente du personnage dans la folie. Revenu dans son village, seul survivant, il retrouve ses parents, ses amis, celle qu’il aimait, morts. Et il va alors se construire une vie qui est celle qu’il aurait voulu vivre : travaillant la terre, marié avec Nathalie qu’il aimait tant et l’avait tant fait souffrir, des enfants, élu maire du village et apprécié de tous, lui qu’on devine, timide et renfermé jadis, et peu instruit. Le rythme du livre est très lent, avec peu d’action, uniquement centré sur les pensées de Dominique Hardenne.

Même si le roman se termine sur de l’espoir, l’apparition d’une fourmi, signe de la vie qui recommence, le livre confine au cauchemar et j’ai eu de nombreuses fois l’envie de le refermer prématurément !

Merci à Babelio de m’avoir permis de lire ce livre !

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19 septembre 2010

Pieter ASPE, Chaos sur Bruges (1996)

Chaos_sur_BrugesAprès le Carré de la vengeance, j’ai retrouvé le commissaire Van In dans une enquête qu’il mène à nouveau à Bruges autour de la destruction de la statue du poète néerlandophone Guido Gezelle. C’est le beffroi qui est à présent l’objet des menaces des malfrats mais Van In, entre deux bières, veille…

Pieter ASPE, Chaos sur Bruges (Le Livre de Poche 31803), Paris, Albin Michel, 2008 pour la traduction française

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12 septembre 2010

Irène NEMIROVSKY, Le Bal (1930)

Le_bal_couvM. et Mme Kampf sont passés, il y a peu, de la gêne à l’opulence. Ils décident de donner un bal pour étaler leur récente richesse. Antoinette, leur fille de quatorze ans, rêve d’y assister mais sa mère lui oppose un refus catégorique !

Plus que de vengeance, il est question des relations d’une mère et de sa fille. Mme Kampf, tout à sa nouvelle situation, délaisse l’adolescente qui la considère de plus en plus comme une bourgeoise sotte et ridicule.

C’est court mais tout est dit ! C’est à la fois terriblement drôle et terriblement cruel. C’est un petit chef d’œuvre !

L’auteur :

Irène Némirovsky, née à Kiev en 1903 et décédée à Auschwitz en 1942 est une romancière russe (Ukraine) de langue française.

Elle est le seul écrivain à avoir reçu le prix Renaudot à titre posthume (Suite française, 2004)





Irène NEMIROVSKY, Le Bal (Les Cahiers Rouges), Paris, Grasset, 20072, 120 p.

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05 septembre 2010

Armel JOB, Les fausses innocences (2005)

FaussesRoger Müller, maçon et bourgmestre de Niederfield, rencontre au bord de la route, un samedi soir de pluie et de tempête, le médecin de la commune, Joseph Stembert qui vient d’être victime d’un accident de voiture. Stembert, effondré, avoue à Müller qu’il vient de quitter sa femme Mathilda et qu’il part rejoindre sa maîtresse en Allemagne. Mais depuis toujours, Roger Müller aime passionnément et en secret Mathilda ; il oblige donc le médecin à regagner le domicile conjugal. Le lundi matin, Mathilda Stembert vient déclarer le décès de son mari…

Le livre d’Armel Job qui mérite bien tous ses prix, se déroule en Belgique, dans ce territoire qu’on appelle « pays rédimés » ou « cantons de l’est » et qui longe la frontière allemande. L’auteur évoque les magnifiques paysages de cette région. Mais il n’y a de descriptions que ce qu’il faut pour planter le décor. Pas un seul mot n’est de trop dans ce roman, tout y est pensé, pesé, ciselé. Armel Job a le souci d’amener petit à petit le lecteur à la fin qu’il a décidée... Et c’est sans prendre conscience qu’elles sont cruciales que l’on reçoit les informations !

Joseph Stembert est mort, Mathilda l’a tué, c’est du moins ce que va conclure Roger Müller. Il n’aura de cesse de protéger la jeune femme avec l’espoir inouï de voir ses sentiments payés de retour.

Ce roman nous montre jusqu’où on peut aller par amour : que ce soit Roger, Wanda, l’amie de Roger ou sa mère, tous vont agir avec ce seul et même moteur dans un univers de ressentiments et de secrets.

Je n’ajouterai que ceci : la fin n’est pas celle que l’on imagine !



Armel JOB, Les fausses innocences, Bruxelles, Memor, 2007, 172 p. (nouvelle édition; le livre est paru initialement en 2005 chez Robert Laffont).

Voir le site de la Communauté française.





L’auteur :

Armel Job est un écrivain belge, né en 1948. Il est directeur honoraire de l’Institut Notre-Dame Séminaire de Bastogne.

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29 août 2010

Cyril ALDRED, Les Egyptiens au temps des Pharaons (1965)

Num_riser0032

Cyril Aldred est un égyptologue anglais (1914-1991), auteur de nombreux ouvrages, qui a travaillé au Departement of Egyptian Art du Metropolitan Museum of Art.

Il nous livre ici une très belle synthèse de l’Egypte des Pharaons. Débutant par l’histoire de la découverte de l’Egypte depuis le XVIIIe siècle, continuant par les lieux et les ressources naturelles, il dresse ensuite un panorama de l’histoire égyptienne (Ancien Empire, Moyen Empire, Nouvel Empire, puis Basse Epoque) en citant les courants, les événements et les pharaons les plus marquants. Il termine par un chapitre sur la société égyptienne et livre quelques réflexions sur le mode de vie égyptien. Dans cette dernière partie, l’auteur insiste vivement sur l’état d’équilibre ou harmonie du cosmos réalisé par Maât, « ordre, vérité, justice » et sur l’importance que l’Egyptien vive une vie bonne, c’est-à-dire réalise maât.

C’est, à mon sens, un livre de base car il permet de se faire une idée très générale mais excellente de la vie égyptienne à l’époque des pharaons. Je me félicite d’avoir entamé par cet ouvrage mes lectures consacrées à l’Egypte (dans la perspective d’un voyage dans la région thébaine, avec des élèves, en novembre). Bien sûr, il a son âge et l’égyptologie a connu de nombreux progrès et découvertes depuis 45 ans mais il reste néanmoins une excellente introduction.

Cyril Aldred, Les Egyptiens au temps des Pharaons (Mondes Anciens, 8), Paris, Arthaud, 1965. 

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18 février 2010

Pieter ASPE, Le carré de la Vengeance (1995/ 2008)

9782253127031Il ya  bien longtemps que je n’avais pas eu en mains un « policier ». J’ai eu ma période « Hercule Poirot », « Maigret », « Juge Ti » de Robert Van Gulik, et voici maintenant Pieter Aspe et son commissaire Van In.

« Le Carré de la Vengeance » est le premier volet de la série. Ce carré n’est autre que le fameux carré magique « rotas opera tenet arepo sator » qui dans l’intrigue, représente une signature et permet au coupable de se faire reconnaître de sa victime…

A l’aide de « Duvel » et de cigarettes, épaulé par la substitut du Procureur du Roi, la très jolie Hannelore Martens, le commissaire Van In va résoudre l’affaire du cambriolage de la bijouterie Degroof et de l’enlèvement du petit-fils de ce bourgeois de Bruges.

Car voilà qui ne gâte rien, l’affaire se déroule à Bruges et Pieter Aspe est le pseudonyme de Pieter Aspeslag, auteur belge, né à Bruges en 1953.

Et tout va bien, puisque j’ai repéré d’autres titres du même auteur : « Chaos sur Bruges », « Les Masques de la Nuit » et « La Quatrième Forme de Satan ».

Peut-être y en a-t-il encore d’autres ? Je cours mener l’enquête !

PieterAspe



Pieter ASPE, Le Carré de la Vengeance, Paris, Albin Michel, 2008 (pour la traduction française), 2009 (dans Le Livre de Poche 31614) et 1995 (pour la parution en néerlandais het vierkant van de wraak, Uitgeverij Manteau/ Standaard Uitgeverij)

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11 février 2010

Laurent GAUDE, La mort du roi Tsongor (2002)

tsongorJe n’avais encore rien lu du parisien Laurent Gaudé, Prix Goncourt 2004 pour « Le soleil des Scorta ».

« La mort du roi Tsongor » est paru en 2002 et a  valu à son auteur d’être cité pour le Goncourt mais, surtout, de recevoir deux récompenses : le prix Goncourt des lycéens 2002 et le Prix des librairies 2003.

Autant le dire tout de suite : j’ai a-do-ré !

Dans le royaume imaginaire de Massaba construit sur les décombres laissés après vingt ans de guerre, c’est la fête : la fille du roi Tsongor, Samilia, épouse le roi du sel.

Mais au premier jour des réjouissances prévues, un deuxième prétendant surgit…

Lutte fratricide pour le pouvoir, lutte pour une femme, construction des sept tombeaux du roi Tsongor, guerre, combat, mort, tels sont les ingrédients qui font de ce roman, un roman épique, un récit passionnant digne de ceux de l’histoire antique…

Je n’en dis pas plus. A vous de découvrir les personnages de Katabolonga, Samilia, Souba, Kouame, Sango Kerim et leur roi, Tsongor.

Laurent GAUDE, La mort du roi Tsongor, Arles, Actes Sud, 2002

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15 janvier 2010

Colette NYS-MAZURE, Noël en ce monde (2009)


No_l_en_ce_mondeJe connaissais la poétesse belge, je n’ai pas été déçue par ce recueil de contes que j’ai lu pendant les vacances de Noël.

Chacun de ces récits doit être tiré d’une situation vécue, d’un instant de vie. Le seul fil conducteur est la proximité de la fête de Noël, si importante pour Colette Nys-Mazure qui, d’après ce que j’ai lu d’elle, a trouvé en la foi chrétienne, une approche et une conduite de vie.

De tous ces textes, probablement très autobiographiques, se dégage une générosité et une merveilleuse sérénité, proche de l’esprit de Noël, un apaisement que j’envie à l’auteur, moi qui me sens si tourmentée.

Je suis certaine que Colette Nys-Mazure est une grande dame.

Un blog qui en parle :

http://bonheurdelire.over-blog.com/article-colette-nys-mazure-une-ecrivaine-belge-a-decouvrir-40668950.html


Colette NYS-MAZURE, Noël en ce monde. Contes pour aujourd’hui, Paris, 2009.

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15 décembre 2009

Vincent ENGEL, Oubliez Adam Weinberger (2000)

Oubliez_Adam_Weinberger




J’ai déjà eu l’occasion de vous parler de Vincent Engel pour « Mon voisin, c’est quelqu’un »
et pour « la peur du paradis » 

Fin novembre,  « La rencontre fait événement» de la libre Belgique nous présentait en sept dates Vincent Engel, professeur de littérature contemporaine à l’Université Catholique de Louvain (UCL) et d’histoire contemporaine à l’Institut des Hautes Etudes des Communications sociales (IHECS), critique littéraire et chroniqueur (lire ici sa dernière chronique).

On pouvait y lire que pour lui, janvier 2000 fut une date particulièrement importante parce qu’elle marque la parution d’ « Oubliez Adam Weinberger », son premier roman publié à Paris, et la réconciliation avec son père.

Adam Weinberger est un jeune garçon juif, le cadet de 4 enfants. Le préoccupent surtout le célibat prolongé de sa sœur auquel il est bien décidé à mettre fin, les volontés de conversion de son aîné, futur rabbin, et les brimades du second, dont le rêve est de partir en Palestine. Il est solitaire, taciturne et ne se lie pas facilement à ceux de son âge. Il n’a  guère la foi, d’autant qu’il observe la fatigue de sa mère à la veille du shabbat, le silence de son père, l’intransigeance de toute la famille à l’égard d’Elisha, le frère « maudit »… Sa vie serait l’existence banale d’un adolescent s’il ne vivait en Pologne dans les années 30 et si l’histoire n’était pas sur le point de le rattraper.  

On ne peut que s’attacher à Adam, adolescent rêveur, rempli de bonne volonté, sensible, amoureux de sa cousine, … on le suivra donc tout au long de son calvaire peuplé de silence. Nous aussi, nous aimerions savoir ce qu’il a vécu mais ce serait du voyeurisme. Et puis, nous le savons, nous l’avons lu et vu des quantités de fois. L’important n’est pas là, ce qui compte c’est le silence qui détruit l’homme de l’intérieur au point de le rendre incapable de communiquer même avec celle qu’il épousera et qu’il aimera malgré tout.

Avant, c’est un jeune garçon qui ressent de la tendresse pour Sarah, sa mère, et Rachel sa sœur, de l’admiration pour Elisha son oncle et de l’amour pour Esther. Après, il n’y a plus qu’un rescapé à la recherche des siens et de lui-même, qui se réfugie dans les gestes mais fuit les mots…

« Oubliez Adam Weinberger » ne se raconte pas ! C’est un très beau et grand roman qui se vit et se ressent… Le récit d’un survivant qui éprouve de la culpabilité à être encore en vie alors que les siens et tant d’autres ont péri.

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L’extrait

Jadis, je fus un enfant. Je le crois du moins, ce qui en soi n’est pas si mal, puisque le passé, quoi qu’en pensent certains, est de toute façon incontrôlable. Je portais déjà le même nom et sur mon visage devaient sans doute sourdre ces traits sans grâce qui composèrent ensuite ma physionomie d’adulte, et qui se décomposent aujourd’hui. Ce nom, je le partageais bon gré mal gré avec les êtres qui formaient l’entité plus ou moins large et diversement appréciée d’une famille. Près de moi, il y avait ma sœur Rachel, de sept ans plus âgée que moi et qui, dès que j’eus l’âge de comprendre et de retenir ce qui se passait et se disait autour de moi, m’a toujours semblé préoccupée par la quête d’un mari – avant de le rencontrer, parce qu’elle craignait de n’en jamais trouver ; ensuite, quand il se perdait dans les bistrots de la ville, parfois plusieurs jours durant. Rachel… tu n’étais pas superbe, mais enfin, tu étais ma sœur et j’aurais souhaité avoir un autre beau-frère que ce fainéant de Moïshe – regrets tardifs, tu m’excuseras. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu…

Outre Rachel et moi-même, la famille Weinberger disposait encore de deux héritiers mâles. Je n’ai jamais rien eu à dire à Samuel, de cinq ans mon aîné : il était corps et âme – surtout de corps – dévoué au sport. Quand il ne faisait pas du kayak sur la rivière, il courait, il luttait, enfin n’importe quoi pour transpirer et pouvoir m’imposer sa tyrannie. Les seuls mots que je lui adressais, au grand désespoir de nos parents, étaient des suppliques quand il me tenait entre ses mains de brute, et des injures quand je m’estimais à l’abri – souvent suivies à leur tour de suppliques par suite d’une mauvaise estimation des distances. Avner, lui, c’était tout différent. Malgré ses dix ans d’avance, il me traitait avec gentillesse, du moins quand il remarquait ma présence : c’était « notre » rabbin qui, pour ce faire, passait ses journées plongé dans les livres ou les prières. Quoique plus jeune, Samuel l’avait vite dépassé en taille – horizontale et verticale –, mais il n’osa jamais porter la main sur lui. À chacun ses privilèges : Samuel ne frappait pas Avner, mais ce dernier lui adressait encore moins la parole qu’à moi.

J’avais donc, pour m’entourer d’affection, un frère qui, le regard perdu dans ses visions, me donnait de saines leçons, un autre qui me persécutait pour mon salut physique, et une sœur qui me consolait ou me soignait en pleurnichant après son mari hypothétique ou fantomatique, selon la période.

Et, bien sûr, pour gouverner et couronner le tout, il y avait ce couple indissoluble que formaient nos parents, Sarah et Avram Weinberger – indissoluble parce que le temps n’a pas son pareil pour entortiller les nœuds. Comme l’indique notre patronyme, le père de mon père avait été négociant en vins hongrois, et ses pères avant lui. Mais le mien avait rompu avec cette tradition parce qu’un de ses frères suffisait pour la maintenir et que personne n’était là pour reprendre le commerce de bois de son beau-père. Avram Weinberger était un commerçant assez heureux, mais un père inquiet. Il savait que son aîné ne reprendrait pas les affaires, mais il ne pouvait s’en plaindre, puisque c’était pour l’Éternel, béni soit Son Nom, et qu’un rabbin dans la famille, ça ne se refusait pas. Mais il doutait de l’avenir de Samuel. Costaud et franc plus que de raison – je puis en témoigner pour avoir fait les frais de cette solide franchise plus qu’à mon tour –, par quelle aventure n’allait-il pas être tenté ? Mon père redoutait par-dessus tout que Samuel n’allât fréquenter les jeunes sionistes, car il n’avait que trop le physique et la mentalité de l’emploi.

Quant à moi… mais n’anticipons pas sur les souffrances paternelles.

À ce point du récit, il me faut, par respect des règles du genre, évoquer l’autre pôle du couple parental. Ma mère. Elle était… que voulez-vous que je dise, sinon qu’elle était ma mère, et tout ce qui s’ensuit ? Belle, bien sûr. Elle s’occupait du ménage, de ses enfants. Elle se dépensait toute la semaine, et plus encore le vendredi, pour préparer notre jour de repos, le Shabbat. Je la voyais souvent s’affairer tant que j’ai très tôt douté de la véritable sainteté de ce jour-là. Il y a quelque chose de pourri dans le royaume terrestre, qui contredit la lettre même des Commandements et en interdit la parfaite observance, à moins que l’argent s’en mêle, ce qui n’est pas des plus orthodoxe. Car si le chiffre d’affaires de mon père suffisait à entretenir une femme et quatre enfants – dont un sportif –, il ne lui permettait pas d’engager une aide pour sa femme. Mes parents auraient dû avoir un enfant de moins, et comme j’étais le cadet, je préférais ne pas envisager cette variante. Rachel aidait ma mère, mais elle soupirait sans cesse et n’était pas d’une efficacité remarquable. Quant à moi, j’essayais parfois, mais, au-dessus des Commandements, il y a la Tradition et j’étais un homme. Au demeurant, à cet âge qui dure parfois longtemps, on n’a pas encore trop de scrupules envers autrui, et ce n’est que plus tard qu’on attrape des remords.

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Vincent ENGEL, Oubliez Adam Weinberger, Paris, Le Livre de poche 30129, 20082. Publié pour la première fois chez Fayard en 2000)

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11 décembre 2009

Charlotte CHARPOT, Madame, vous êtes une prof de merde ! (2009)

Num_riser0001Alors que je faisais très paisiblement les achats de la rentrée avec les enfants, ce titre m’a véritablement harponnée ! C’est comme si je me trouvais à nouveau plongée dans le passé…

L’auteur de ce témoignage, Charlotte Charpot, use d’un pseudonyme. Elle est titulaire d’un master de littérature comparée et est affectée dans la banlieue de Nîmes. Cette partie « française » du témoignage m’a permis de mieux comprendre le parcours imposé par l’administration française aux futurs professeurs et le système de points qui est en vigueur. J’ai donc apprécié cette première partie comme un document, d’un œil assez détaché.

Mais bientôt, Charlotte Charpot décide d’enseigner en Belgique ! Et là, me croirez-vous, c’est du vécu ! J’en témoigne. Il y a d’abord les difficultés liées à l’obtention de l’équivalence, épreuve que je ne connais pas puisque j’ai fait mes études et enseigné en Belgique, mais que je peux aisément me représenter pour l’avoir vécue en d’autres circonstances ! Et puis vient la candidature à poser dès la parution de l’avis au « Moniteur belge », et enfin la première désignation… On y est ! Evidemment tous les élèves ne sont pas « scolaires », c’est le temps des insultes, des menaces, de la violence, de l’abandon de l’enseignant par un préfet dépassé et de la culpabilisation : « vous ne savez pas tenir une classe… ». Quant à la solidarité, il faut l’oublier, c’est chacun pour soi !

Il y a un passage sublimissime qu’il me semblait avoir déjà vécu et raconté, c’est le moment où Charlotte Charpot assiste à la délibération d’élèves qu’elle ne connait pas au mois de septembre (pp. 115 à 117, extrait cité infra). Que de belles pertes de temps consacrées à la déesse « administration » !

Des écoles dites difficiles, des élèves en décrochage, j’en ai connu un bon nombre ! Des étudiants, garçons et filles, qui ne comprenaient pas la liberté que peut procurer connaissance et culture. Je me souviens d’un cours d’histoire consacré aux Croisades à des 2è professionnelles qui voulaient faire grève ! Je me souviens aussi de cet élève qui s’est enfermé dans une armoire pendant l’heure de cours mais quelle importance… je n’avais même pas remarqué sa présence… Je me souviens d’avoir reçu, en rue, des craies jetées d’on ne sait où et d’avoir du essuyer un mollard sur ma farde de cours ! Aucun soutien de la part des directions ou de qui que se soit ! Plus jamais ! Ce chemin, je l’ai fait durant trois longues années, à Bruxelles, de 1989 à 1991. En changeant de réseau et d’établissement, j’avais décidé de ne plus accepter une telle situation !

Souvent encore, il m’arrive le matin de regarder l’école où j’enseigne aujourd’hui, la cour, les élèves qui discutent, le parc qui entoure les bâtiments, et de me dire que j’ai de la chance et qu’il s’en est fallu de peu…

Je suis contente des liens que je tisse avec mes élèves car, sans retour, je crois vraiment que notre métier n’a pas de sens !

Sur RTL Info : http://www.rtlinfo.be/info/archive/249792/-madame-vous-etes-une-prof-de-merde-/?&archiveYear=2009

Dans L’Echo Lecture : http://www.lecho.be/actualite/par_ailleurs/LECTURE-_Madame-_vous_etes_une_prof_de_merde_!.8202427-621.art

L'Extrait

Ce jour-là, la journée débute à 8 heures et s'achève après 19 heures. Le préfet a organisé la chose comme suit: on fait défiler les classes. Les enseignants dans leur totalité doivent être présents dans la salle et lorsqu'on mentionne un élève, les professeurs transmettent la note obtenue. Studieusement, le préfet note puis viennent les délibérations au terme desquelles l'élève passera au niveau supérieur ou sera réorienté vers une section technique ou professionnelle. La méthode, pour être archaïque, me laisse coite. En dix minutes, la manœuvre aurait pu être informatisée, les enseignants remplir leur rubrique de note et le tout centralisé. Ensuite, il n'y aurait eu qu'à délibérer sur les cas limites et on aurait visualisé la réussite ou l'échec des élèves en l'espace d'une demi-journée tout au plus. Je suis restée assise à attendre cinq heures durant pour transmettre en tout et pour tout cinq notes, toutes supérieures à la moyenne pour des élèves que je ne connaissais pas et que je ne reverrai jamais. J'ai eu le bonheur de figurer à la grande messe annuelle interminable durant laquelle tous les enseignants remplaçants ne servent à rien qu'à lever le doigt en temps voulu pour signaler leur incapacité à donner leur avis sur les cas traités.

Ce fut efficace, fructifiant et édifiant.

En France, les conseils de classe sont la scène de dérives monstrueuses. Il en va de même en Belgique. J'ai tout de même appris durant cette journée que le système est absurde et que l'élève peut se glisser dans les failles. Par exemple, une élève avait échoué en sport. Discipline dénigrée s'il en est, en passe de disparaître en France, car c'est bien connu, on peut faire du sport hors de l'école, et que le sport ça ne sert à rien, pourquoi rémunérer des enseignants formés pour défouler nos chères têtes bouclées ? L'obésité s'accroît de façon dramatique, on s'échine à interdire les distributeurs automatiques de friandises ou recycler en distributeurs d'eau et de fruits pour conserver la ligne, faire dans le slim, et parallèlement, on diminue de façon drastique le nombre hebdomadaire d'activité physique des élèves. Il faut croire que des pommes, ça suffit à les calmer et à leur sculpter un corps d'éphèbe! Une élève, donc, avait échoué. Elle s’était présentée à l'épreuve de natation et avait refusé toute forme de participation en alléguant que si le professeur la notait défavorablement, il aurait sur la conscience sa réorientation en section professionnelle. « Vous comprenez, j’ai la moyenne partout ailleurs et il serait stupide de briser mon avenir pour une simple épreuve de sport. Vous comprendrez, hein, vous qui avez une conscience ? »

Voici venue l'heure critique de la délibération : que faire ? Monsieur le préfet trancha: «Mettons-lui la moyenne sans quoi son passage sera symbolique pour la génération entière que l'éducation sportive n'est rien et qu'il n'est nécessaire d'y faire quoi que ce soit pour passer au niveau supérieur. » Et ainsi fut fait. Monsieur le préfet est d'accord avec cette élève, car, selon lui, le système est ainsi fait qu’on peut jouer avec.

Un autre cas de figure tout à fait obscur et nébuleux s'est présenté ce jour-là. Quelques enseignants, pour une raison inconnue, avaient refusé de présenter des documents servant de support au passage des épreuves de septembre. D'autre part, ils avaient invariablement noté les copies corrigées entre 1 et O. Sanctionnant des épreuves mathématiques, ces notes sont bien entendu rédhibitoires. Entendons-nous : les mathématiques sont importantes. Si un élève veut faire de la littérature et écrit comme un dieu ou dessine comme Michel Ange, peu importe: il faut réussir en mathématiques ! Ce serait incohérent de le laisser passer sans une réussite indubitable dans cette discipline.

1 ou 0, c'est dramatique. Et pas d'épreuve, encore plus. Sur les raisons qui auront conduit les enseignants à cette indiscipline flagrante, aucune information. Ne pouvant laisser une telle dérive sortir de l'établissement, nous mettrons invariablement la moyenne aux élèves en taisant le fait que les épreuves fabriquées aléatoirement étaient truquées et totalement sans rapport avec les objectifs du cycle ou ceux du cours. Évidemment, tout cela se passe en interne. L'attitude de ces enseignants est intolérable, vous comprendrez que nous, adultes consciencieux, nous y palliions par la raison, l'intelligence et la cohérence.

Soyez discrets, ne dites rien !

Charlotte CHARPOT, Madame, vous êtes une prof de merde !, Bruxelles, Les éditions de l’arbre, 2009, 205 p.

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08 décembre 2009

Jim HOLD, Petite philosophie des blagues et autres facéties

Jim_HoltHaec enim ridentur vel sola vel maxime quae notant et designant turpitudinem aliquam non turpiter. « Une inconvenance décemment exprimée est la chose dont nous rions le plus ». Cicéron (De Oratore, II, 63) rejoint ensuite par Pascal, Kant et Schopenhauer définit ainsi le rire dans une théorie de l’incongruité.

La théorie de l’incongruité est, pour expliquer le fonctionnement du rire, l’une des trois théories développées par les auteurs avec celles de la supériorité (Platon, Hobbes, Bergson) et de la soupape (Freud).

Jim Hold accorde quelques pages à l’intérêt que porte Sigmund Freud, grand collectionneur de blagues sur les Juifs, à l’humour, particulièrement dans sa relation avec les rêves (« Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient », 1905). Constatant que les mots d’esprit surgissent souvent involontairement et sont rapidement oubliés, Freud conclut que plaisanteries et rêves partagent une source commune dans l’inconscient. Leur fonction est de déjouer notre autocensure. La différence fondamentale est que les blagues doivent être comprises tandis que la signification d’un rêve échappe même au rêveur ! Le rêve ne serait donc qu’une blague ratée…

En fin de compte, Jim Hold nous prouve que la grande majorité des blagues intègre des éléments de chacune des trois théories dans des proportions variables.

Cependant, pour expliquer le rire en tant que réaction violente et convulsive, on peut se tourner vers Marvin Minsky, l’un des pères de l’intelligence artificielle : l’humour nous aide à détecter les failles de notre raisonnement ou bien, selon John McCrone, survient quand nous voyons cette erreur astucieusement corrigée. Quant au psychologue Peter Derks, il insiste sur la vitesse à laquelle on saisit une chute comme facteur de rire. Et en 1998, des médecins de Los Angeles ont confirmé la thèse selon laquelle le rire peut être déclenché autant par une décharge électrique que par une prétendue blague !

Voilà donc brossé à grands traits la deuxième partie du livre de Jim Holt, pompeusement intitulé « La Philosophie » et qui s’interroge sur les causes et les mécanismes du rire.

Dans la première partie « L’Histoire », Jim Hold avait esquissé une histoire de la blague.

De Palamède, compagnon d’Ulysse et premier blagueur de l’histoire, on passe au Groupe des Soixante dont l’ouvrage, s’il a existé, est aujourd’hui perdu pour s’arrêter quelque peu sur l’ensemble de 264 blagues des IV-Ve siècles que constitue le Philogelos (celui qui aime rire). Certaines des blagues de ce recueil sont reprises deux fois sous une forme légèrement différente et deux noms sont cités : Hiéroclès et Philagrios, ce qui nous rend perplexe car on ne connaît pas de co-auteurs dans l’Antiquité. Ces éléments nous laissent à penser qu’il s’agit de la fusion de deux ouvrages.

Les blagues du « Philogelos » sont courtes et piquantes, et reposent sur une galerie de personnages types : l’avare, l’ivrogne, le vantard, la femme frustrée, l’homme à la mauvaise haleine, le professeur distrait (ou crâne d’œuf). Beaucoup sont plus énigmatiques que drôles car on a perdu les sous-entendus. Par exemple, de nombreuses blagues ont pour sujet la laitue dont les feuilles stimuleraient ou réduiraient la puissance sexuelle.

Il faut attendre le XVè siècle pour voir le genre du recueil de blagues à nouveau à l’honneur. Poggio Bracciolini (1380-1459), ou Le Pogge, humaniste italien, secrétaire de huit papes en un demi-siècle, bibliophile, va recopier des manuscrits oubliés les sauvant ainsi de l’oubli (De natura deorum, Institutio oratoria,…). Mais il est aussi connu pour  son « Liber facetiarum » ou « Facetiae » : 273 textes (plaisanteries, bons mots, calembours, histoires drôles) provenant de ses voyages et de la réunion au Vatican d’un cercle d’amateurs, nommé Bugiale, regroupant des secrétaires pontificaux désireux de se détendre. Le contenu de ces « Facéties » ne fit l’objet d’aucune condamnation de la part du Vatican, probablement parce qu’écrites en latin, elles pouvaient détendre les membres du clergé sans corrompre le peuple. D’après Jim Hold, qui a eu en mains une photocopie d’une édition parisienne de 1878, les « Facéties » ne sont pas toujours amusantes, surtout sorties de leur contexte et avec la distance froide de l’écrit.

Le genre de la blague connut une extrême popularité à l’époque de Shakespeare. En 1484, William Caxton, premier imprimeur de livres d’Angleterre, ajoute à sa traduction des fables d’Esope, un choix d’histoires du Pogge et crée ainsi le premier recueil de blagues en anglais.

Au début XVIIe siècle, à la suite d’une confusion avec un autre Hiéroclès, vingt-huit histoires du « Philogelos » furent ajoutées à une édition du « Commentaire sur les  vers d’or des pythagoriciens » et circulèrent à travers toute l’Europe. Sous l’influence de cette redécouverte, l’humour anglais devint plus bref, plus incisif, plus blagueur : Joe Miller’s Jest, « Les plaisanteries de Joe Miller » paraît en 1739 et fut le plus populaire du genre.

Au XIXe siècle, le genre ne résiste pas à la vague puritaine. Cependant les blagues survivent dans la culture orale jusqu’au moment où Gershon Legman les réédite en 1960. Pour la petite histoire, outre ses blagues salaces, Gershon Legman serait aussi l’auteur du « Faites l’amour, pas la guerre », prononcé au cours d’une conférence à l’université de l’Ohio en 1963 et à l’origine de l’invention du vibromasseur. Dans ses ouvrages, il tente d’apporter sa contribution à la psychanalyse en mettant au jour l’agressivité qui se cache derrière les blagues.

Schmulowitz (1889-1966), un avocat, probablement le plus grand collectionneur de blagues, a légué sa collection à la bibliothèque publique de San Francisco. Quant au spécialiste du folklore Alain Dundes, professeur à l’université californienne de Berkeley, décédé en 2005, que Jim Hold a rencontré, il publia plusieurs anthologies critiques sur l’humour. Au moment où Alan Dundes soutient sa thèse, « Morphologie du conte » de Vladimir Propp venait d’être traduit en anglais et Dundes va sauter dans le train du structuralisme.  Mais Dundes, influencé par Freud et « Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient » paru en 1905, qui compare les blagues aux rêves, défend la théorie que les blagues, comptines, contes ne sont pas d’inoffensives petites histoires qui ne veulent rien dire. Elles ont en commun avec les rêves la contraction et le déplacement des significations, la représentation des choses par leur inverse, la victoire du fallacieux sur la logique afin de contourner l’autocensure.

Jim Holt est un journaliste américain qui avait reçu, un jour, commande d’un article sur l’histoire des blagues et des collectionneurs de blagues, à paraître dans un numéro spécial du « New Yorker » consacré à l’humour. Il s’était rapidement rendu compte que rien n’existait à ce sujet et avait entrepris de prolonger son article et ses recherches par la rédaction d’une brève histoire. C’est ce qui nous vaut ce petit livre. Agréable à lire, c’est aussi le travail d’un journaliste américain au sens péjoratif du terme. Jim Hold affirme mais vérifie peu ! Il nous affirme qu’il a rencontré des difficultés à se procurer une édition des « Facéties » (p. 27) et qu’il n’a pu lire, à la bibliothèque de l’université de New York, que la photocopie d’un fac-similé d’une édition parisienne de 1878. C’est ignorer que l’ouvrage, ainsi que d’autres du Pogge, a été réédité en version latin-français, il y a quatre ans, par « Les Belles Lettres ». Quant aux exemples de blagues, ils sont essentiellement tournés vers la politique américaine ! J’ai eu également quelque difficulté à accepter que Jim Hold parle d’Henri Bergson, prix Nobel de littérature en 1927, d’auteur français de deuxième plan (p. 68). Et encore plus de difficultés à lire que Jim Hold ne veut pas parler du « Nom de la Rose » d’Umberto Eco parce qu’il n’a pas réussi à en terminer la lecture (pp. 65-66) ! On est sérieux… ou pas !?

Le sujet est évidemment passionnant mais méritait un meilleur traitement ! Peut-être Jim Hold nous a-t-il fait, à sa manière, une énorme blague…

Je remercie les éditions 10/18 et blog-o-book pour cette lecture.

Jim HOLT, Petite philosophie des blagues et autres facéties, Paris, 10/18, 2009, 126 p.

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24 août 2009

Luis SEPULVEDA, Le vieux qui lisait des romans d'amour (1992)

Le_vieux_qui_lisait_des_romans_d_amourCe court roman de l’auteur chilien Sepulveda eut, dès sa parution, un énorme succès tant public que littéraire. Ce succès est justifié car on tombe, dès les premiers mots, sous le charme…

C’est le roman de l’Amazonie, de la nature qui peut être redoutable, des équilibres fragiles et vitaux qui lient l’homme et son environnement naturel.

C’est l’histoire d’Antonio José Bolivar, qui refuse le nom de « chasseur » car il aime et connaît les profondeurs de la forêt amazonienne et ses habitants, les Shuars. Quand les villageois d’El Idilio les accusent à tort du meurtre d’un chasseur blanc, le vieil homme quitte ses paisibles et apaisants romans d’amour pour chasser le vrai coupable, une majestueuse panthère

Luis SEPULVEDA, Le vieux qui lisait des romans d’amour, Paris, 1992, 121 p.

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17 août 2009

Vincent ENGEL, La peur du paradis (2009)

La_peur_du_paradisDans ses pages « culture » (pages 31 et 32) des samedi 1er et dimanche 2 août 2009, Le Soir présentait le dernier livre de Vincent Engel comme une lecture incontournable de l’été en titrant : « Les livres d’été ? De bons livres ». Jean-Claude Vantroyen, l’auteur de l’article, rapportait les paroles de Marianne Pêtre de Filigranes : « Un coup de cœur pour moi, une réflexion sur le fascisme très intéressante ».

Cela tombait bien ! Je venais de commencer ce livre acheté dès sa sortie (car je suis « fan » de Vincent Engel) en avril 2009.

Une réflexion sur le fascisme, oui mais aussi une description attentive et sensible des Pouilles…

Nous sommes en 1920, dans le petit village de San Nidro, sous le soleil et près de la mer. Le prêtre Rosario règne tout-puissant sur ses ouailles. Deux enfants ne se quittent pas : Basilio est fasciné et sous le charme de la fée Lucia. Mais quand Filippo, le père de Lucia meurt, Basilio commet un acte qui changera son destin et condamnera Lucia à quitter son village. Basilio se met à aider le pêcheur Luigi, dont le fils s’est engagé dans la milice, à pêcher les poissons, mais bientôt poussé par Forza, persuadé par ce dernier et la mère supérieure que la jeune Lucia l’a oublié, pire ne veut pas le revoir, il s’engage également dans les armées de Mussolini.

Je ne veux pas raconter la suite car il y a, dans ce roman d’amour et de politique, extrêmement bien construit, un certain suspense. Alors, Lucia et Basilio se retrouveront-ils dans la tourmente fasciste ?

Au début de ce livre, figure une phrase d’Aragon : « La vie aura passé comme un grand château triste ». C’est aussi de l’insignifiance de vie et en même temps de sa grandeur, ainsi que de tous les éléments terrestres que nous parle ce roman.

« Pollini mesurait, pour la première fois de sa vie, la longueur du temps. Un ennui si épais qu’il semblait l’éternité. Mais lui, qu’avait-il fait d’autre, depuis 1943 ? Et même avant ? Il avait laissé filer le temps, il ne s’était rendu compte de rien. Ici, le sable coulait dans sa main, les heures coloraient le ciel. Ce n’était pas la vie, ce qui avait précédé non plus ; mais la mort pouvait ici faire son nid, s’installer calmement. Et la conscience aussi ressuscitait. »

Vincent ENGEL, La peur du paradis, Paris, J.-Cl. Lattès, 2009, 403 p.

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30 juillet 2009

Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR, Jésus sans Jésus. La christianisation de l'Empire romain (2008)

J_sus_sans_J_susC’est la série d’Arte, l’Apocalypse, qui a inspiré aux écrivains, journalistes et cinéastes Gérard Mordillat et Jérôme Prieur l’écriture du livre « Jésus sans Jésus, La christianisation de l’Empire romain ». Ce qui explique probablement le caractère parfois décousu de l’essai qui enquête à la suite des séries télévisées d’Arte « Corpus Christi » et « L’origine du christianisme » et des essais « Jésus contre Jésus » et « Jésus après Jésus » sur un événement considérable pour l’Occident : la naissance d’une nouvelle religion, le christianisme.

Malgré cet effet patchwork, on apprend beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage, et on organise ses connaissances. Les auteurs suivent l’ordre chronologique  et épinglent les caractéristiques et les temps forts du développement de cette secte qui deviendra religion d’état.

Ce sont les répliques de « En attendant Godot » de Samuel Beckett « Comment ? Pourquoi ? » qui servent de leitmotiv à cet essai.

Comment ? Pourquoi ? Comment et pourquoi un Juif de Galilée, à la naissance douteuse, charismatique a-t-il pu se présenter comme le Christ, le Sauveur, le Seigneur, le fils de Dieu... ? Comment ce qui est aujourd’hui une des plus grandes religions du monde a-t-elle pu voir le jour et se développer ?

En huit chapitres, les auteurs tentent de répondre à ces questions. C’est d’abord la crucifixion de Jésus sur le Golgotha, comme un criminel politique, qui est étudiée : les Romains n’aiment ni les fauteurs de trouble ni le contre-pouvoir.

Les auteurs évoquent également l’incendie de Rome (19 juillet 64) pour rappeler que des boucs émissaires ont du être trouvés et l’on s’est tourné évidemment contre les Chrétiens, coupables de se réunir en secret et de sacrifier aux dieux de l’Empire.

Le deuxième chapitre montre que l’Apocalypse de Jean de Patmos est un brûlot anti-romain, une charge contre la puissance impériale, un appel à la rébellion et à l’insurrection.

Ensuite, vient la notion de martyr, instrument de propagande non politique mais religieuse, et les persécutions. Les auteurs évoquent aussi longuement les attaches et la rupture avec le judaïsme, ce qui aura pour conséquence la réunion d’un corpus de textes chrétiens destiné à compléter la Bible juive : le « Nouveau Testament ». Le problème du choix des textes qui le constitueront (Concile de Trente, 1545) est largement développé.

Différentes hérésies (montanisme, gnose vont gagner le monde chrétien.

Ensuite la figure de Constantin, premier empereur romain converti au Christianisme (Pont Milvius, 312),  jouera un rôle très important dans la diffusion et le rayonnement de cette toute jeune religion. Désireux d’assurer l’unité de l’empire, Constantin doit assurer d’abord l’unité de l’église mais va être entraîné contre son gré dans le schisme « donatiste », puis dans la crise arienne (Concile de Nicée, 325).

Après sa mort, l’un de ses successeurs Julien entreprend de restaurer la tradition des dieux protecteurs de Rome, abroge toutes les mesures discriminatoires contre les païens et restitue leurs biens aux temples. Il meurt rapidement. Et si Julien avait  eu le temps de régner ?

Une nouvelle étape est franchie en 390 lorsque l’évêque de Milan, Ambroise s’oppose à l’empereur Théodose après le massacre de Thessalonique (le pouvoir temporel doit être soumis au pouvoir spirituel, l’empereur à l’évêque) et triomphe ! Cette évolution suscite des résistances internes : le monachisme.

Les auteurs terminent leur analyse par un ensemble de réflexions qui tentent finalement de répondre au pourquoi (Le christianisme offrait une clé d’explication du monde plus simple, plus rationnelle ainsi qu’une exigence spirituelle et morale élevée ; elle s’est imposée comme facile d’accès, sans distinction de sexe, classe, race ; elle met en place un système d’aide aux démunis (geste de l’aumône), etc.)

C’est donc à une belle étude que l’on a affaire. Solide mais accessible. Une chronologie, une bibliographie de 10 pages, un index complètent cet ouvrage que j’ai pris beaucoup de plaisir (et de temps) à étudier autant qu’à lire. Il faut dire que l’histoire des religions est un sujet qui me passionne et que j’avais déjà quelques connaissances préalables que j’ai pu enrichir. Un seul regret : ne pas avoir vu les documentaires diffusés sur Arte (mais ce sera bientôt chose faite, ils sont disponibles en DVD) !

Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR, Jésus sans Jésus, La christianisation de l’Empire romain, Paris, Editions du seuil/ Arte éditions, 2008.



Je remercie vivement Guillaume de chez BABELIO, le Seuil et les Editions ARTE dont on peut retrouver l’intégralité du catalogue sur www.arteboutique.com

Pour ceux qui veulent disposer d’un résumé approfondi de l’ouvrage : http://legenditempus.canalblog.com/archives/2009/07/30/14582478.html

 

Babelio

D’autres critiques : http://lililectrice.canalblog.com et http://arnivi.blogspot.com/2009/06/jesus-sans-jesus-gerard-mordillat-et.html

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Jésus sans Jésus. La christianisation de l'Empire romain : notes de lecture

Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR,

Jésus sans Jésus. La christianisation de l’Empire romain

C’est la série d’Arte, l’Apocalypse, qui a inspiré aux écrivains, journalistes et cinéastes Gérard Mordillat et Jérôme Prieur l’écriture du livre « Jésus sans Jésus, La christianisation de l’Empire romain ». Ce qui explique probablement le caractère assez décousu de l’essai qui enquête à la suite des séries télévisées d’Arte « Corpus Christi » et « L’origine du christianisme » et des essais « Jésus contre Jésus » et « Jésus après Jésus » sur un événement considérable pour l’Occident : la naissance d’une nouvelle religion, le christianisme. Malgré cet effet patchwork, on apprend beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage, et on organise ses connaissances. Les auteurs suivent l’ordre chronologique  et épinglent les caractéristiques et les temps forts du développement de cette secte qui deviendra religion d’état.

Voici les notes que j’ai prises au cours de ma lecture.

Ce sont les répliques de « En attendant Godot » de Samuel Beckett « Comment ? Pourquoi ? » qui servent de leitmotiv à cet essai.

Comment ? Pourquoi ? Comment et pourquoi ce Juif de Galilée, à la naissance douteuse, charismatique a-t-il pu se présenter comme le Christ, le Sauveur, le Seigneur, le fils de Dieu... ? Comment ce qui est aujourd’hui une des plus grandes religions du monde a-t-elle pu voir le jour et se développer ?

  1. Après la fin

C’est sous le préfectorat de Ponce Pilate (26-36 P.C) que Jésus est crucifié sur le Golgotha. Etait-il seul ? Ou accompagnés de larrons qui, comme témoins attestent de sa mort ? Que sont devenus les disciples après l’arrestation de leur maître ? La première mention du terme « Chrétiens » Christianoi est un terme grec mais son suffixe est de formation latine; le terme contenait probablement du mépris (le Christ, c’est l’homme qui  été « oint », « huilé » ou « gominé ») et les Romains désignaient ainsi les membres d’un clan ou les partisans d’un meneur susceptible d’entraîner de l’agitation. Jésus a bien été condamné comme un criminel politique, en raison de ses ambitions réelles ou supposées d’être le roi des Juifs ; les Romains n’aiment ni les fauteurs de trouble ni le contre-pouvoir.

Les auteurs évoquent également l’incendie de Rome (19 juillet 64) pour rappeler que malgré Pline l’Ancien, Tacite et d’autres qui l’en accusent, Néron a été disculpé de ce crime. Cependant des boucs émissaires ont du être trouvés et l’on se tourne évidemment contre les Chrétiens, coupables de se réunir en secret et de sacrifier aux dieux de l’Empire.  S’en suit l’analyse du chapitre 44 des Annales de Tacite que certains historiens considèrent comme interpolé. Ce serait parce que les Chrétiens voient en l’incendie de Rome, le présage  du grand événement attendu (la fin des temps), et montrent joie et allégresse que cela va les désigner à la vindicte populaire et à Néron.  C’est aussi à cause de la jalousie et des délations exercées par les Juifs contre les Chrétiens. Première confrontation de Rome avec les Chrétiens ; je me refuse à parler de persécution !

  1. Demain l’Apocalypse

Jean de Patmos, auteur présumé de l’Apocalypse, s’enflamme contre  l’empereur (le Mal incarné, Satan, l’Antéchrist) et Rome (la Grande Prostituée). L’Apocalypse est un brûlot anti-romain, une charge contre la puissance impériale, un appel à la rébellion et à l’insurrection. Et une telle virulence s’expliquerait par la situation particulière de l’Asie Mineure où plus qu’ailleurs, le culte de l’empereur occupe la scène publique. Cette tradition apocalyptique, déjà présente dans le judaïsme, sera reprise et développée dans l’Islam : pensons aujourd’hui à tous les actes terroristes commis au nom d’Allah.

L’Apocalypse de Jean, prologue suivi de sept lettres envoyées à sept églises d’Asie Mineure, est probablement l’œuvre de plusieurs auteurs qui se nomment « Jean », d’une école johannique. Elle a été écrite dans une période troublée entre la chute du temple de Jérusalem (70) et la révolte de Bar Kochba (134-135), probablement vers 95 (règne de Domitien) et reflète un triple combat : contre Rome, contre les « faux Juifs » ou pagano-chrétiens (conflit à l’intérieur de la communauté chrétienne entre les judéo-chrétiens fidèles à la Loi et à Jésus et les pagano-chrétiens fidèles à l’Evangile et au Christ) et contre Paul.

  1. Les Chrétiens aux lions !

L’emblème des débuts du christianisme, son « produit d’appel », c’est le martyr et plus particulièrement la femme martyrisée.

Et voici tout d’abord évoque la célèbre lettre de Pline le Jeune, alors gouverneur de Bithynie, à l’empereur Trajan (111-112) pour lui demander conseil à propos des chrétiens à juger. L’embarras de Pline est grand tant les charges qui reposent sur les chrétiens lui paraissent dérisoires. Il ne s’agit plus de Juifs mais de païens qui vénèrent le Christ et donc n’adhèrent pas totalement à la loi romaine et au culte des dieux de l’Empire. Et ce condamne Pline chez les chrétiens, c’est leur obstination et leur insubordination, pas leurs opinions religieuses.

Les Actes des martyrs scillitains donnent un compte-rendu d’un dialogue entre un magistrat et plusieurs chrétiens comparaissant à Carthage (180) dans son tribunal. Le texte n’accable en rien le proconsul romain et le christianisme apparaît surtout comme un travers de l’imagination, une douce folie qui enfièvre femmes, esclaves et esprits faibles.

D’autres textes et témoignages (Tertullien, Ignace d’Antioche) nous montrent que les chrétiens se glorifient de leur souffrance et de leur martyr, de cette mort volontaire, considéré comme un écho au sacrifice de Jésus. Cette attitude aura beaucoup d’influence sur les esprits et contribuera à la réputation des chrétiens.

Le christianisme se développe essentiellement dans les villes et la dimension publique du martyr est fondamentale. Il s’agit véritablement de propagande non politique mais religieuse. Les martyrs (c’est le cas dans les trois monothéismes) réclament justice : le dieu invoqué doit être vengeur.

Et les persécutions ? On ne peut pas parler de persécutions massives et régulières ou d’élimination systématique des chrétiens mais plutôt de mesures sporadiques, plus ou moins légales et plus ou moins encouragées par les autorités romaines.

Persécution de Dèce : Dèce (v. 201-251) désireux d’affermir son pouvoir, de stabiliser la situation politique et de renforcer la cohésion nationale autour de lui promulgue un édit dans lequel il impose à tous les habitants de l’Empire de sacrifier aux dieux le même jour, d’un même élan. Trois réactions sont observées parmi les chrétiens : les sacrificati (apostasient le christianisme), les thurificati (font le sacrifice de quelques grains d’encens) et les libellatici (plus rusés et plus riches, ils se font établir contre argent comptant des certificats de complaisance). On peut aussi s’enfuir (Denys d’Alexandrie, Cyprien de Carthage) ou refuser tout compromis et se faire prendre (Origène de Césarée, Fabien, évêque de Rome, ...) Très rapidement, une fois la persécution éteinte, éclate un conflit entre les confesseurs qui avaient proclamé leur foi, les martyrs qui avaient survécu et ceux qui pour sauver leur vie avaient renié leur dieu, les lapsi. C’est finalement l’indulgence qui l’emportera. 

Le successeur de Dèce, Valérien (251), d’abord favorable aux chrétiens, se retournera quelques années plus tard (257) contre eux et promulguera des édits très durs obligeant le clergé à sacrifier aux dieux, interdisant les réunions de chrétiens et prévoyant la peine capitale pour ceux qui n’auraient pas obtempéré. En 260, Gallien, fils de Valérien proclame un édit de tolérance. La « petite paix de l’Eglise » durera près de quarante ans.

En 303-304, Dioclétien déclenche la troisième persécution et promulgue quatre édits successifs :

- destruction des églises, confiscation et destruction des livres liturgiques et des objets de culte, etc.

-emprisonnement de tous les membres du clergé

-mort contre les chrétiens qui refusent d’abjurer et de sacrifier aux dieux.

-enfin, obligation pour tous les citoyens de manifester publiquement leur adoration aux dieux et à l’empereur.

Le nombre de victimes est impossible à évaluer ; probablement plus en Orient qu’en Occident.

La littérature chrétienne liée aux martyrs va se développer. L’héroïsme s’inverse : on admire non plus le gladiateur qui tient le glaive mais la victime qui verse son sang dans l’arène. Les femmes particulièrement trouvent dans la mort ce qui leur est refusé dans la société antique, une égalité avec les hommes, voire une supériorité. 

Et il y a probablement une parenté entre les vierges sacrifiées dans l’arène au II et IIIe siècles et celles qui, des siècles plus tard, choisiront l’enfermement monastique.

Les récits de martyre constituent donc peu à peu un genre littéraire soit de faits authentiques et véritablement documentés, soit purement romanesques, parfois même avec sexualisation de ces récits. Le récit de martyre a une fonction mémorielle, liturgique et civique mais aussi sans conteste permettra de faire écran à l’intolérance.

  1. La guerre des textes

A la lecture de l’Evangile de Mathieu, on demeure frappé par le nombre de malédictions prononcées contre d’autre Juifs, « les Pharisiens hypocrites ». Ceci deviendra le terreau de l’antisémitisme. Il ne s’agit probablement pas  de paroles de Jésus mais plutôt ici d’un discours de circonstance lié aux événements contemporains. La chute du Temple (30 août 70) que nous décrit Flavius Josèphe dans « La Guerre des Juifs » est interprétée par les Romains  comme la victoire des dieux de l’Empire sur le dieu des Juifs et par les Juifs comme la colère de Dieu contre son peuple. Différents courants juifs vont entrer en compétition pour rebâtir le judaïsme sur les ruines du temple : les sadducéens disparaissent, les Pharisiens professent que le judaïsme ne reposera plus sur un lieu destructible, le Temple mais sur un livre indestructible, la Torah, les baptistes célèbrent Jean le Baptiste comme le messie et les partisans de Jésus en font autant pour ce dernier.

Cette rupture avec le judaïsme vient de loin : déjà Paul, dans les années 50, relayé après sa mort par les « pauliniens », professe que le salut ne vient plus de la Loi mais du Christ. De l’héritage judaïque, le christianisme tient l’essentiel : référence au dieu unique, conception de Dieu comme messie et espoir en la venue prochaine du royaume de Dieu.

Barnabé, un des compagnons de Paul, auteur de « L’Epitre de Barnabé » soutient que la Bible doit être désormais lue selon les procédés de l’interprétation chrétienne, dans la perspective chrétienne : le sens spirituel  des préceptes ou des commandements rituels doit primer sur le sens littéral (le temple, la circoncision,... ne sont plus des réalités concrètes).

Justin, païen, contemporain de l’empereur Trajan et originaire de Samarie (colonie romaine de Flavia Neapolis, antique Sichem, actuelle Naplouse), auteur de « Dialogue avec Tryphon » débat par le biais d’un dialogue contradictoire entre un juif et un chrétien. Mais Tryphon n’est qu’un faire-valoir de Justin et se laisse facilement écraser par la théologie.

La problématique est la même : la lecture et l’interprétation de la Bible, livre partagé par les Juifs et les Chrétiens autour de thèmes tels la virginité de Marie, le personnage de Jésus ressuscité, la primauté du christianisme,... et la mise au point de clés de lecture à travers l’exégèse prophétique, l’allégorisation, l’interprétation métaphorique, la typologie. Ce réservoir de figures servira à la liturgie et à l’exégèse chrétienne avec Tertullien (IIe s.), Origène (IIIe s.) et Augustin (IVe s.)

Le livre de Justin fournit un éventail d’arguments aux prédicateurs, veut convaincre que le monothéisme chrétien est supérieur au monothéisme juif et fournir des réponses argumentées aux pagano-chrétiens.

Marcion (vers 140-150), quant à lui, estime qu’il faut abandonner la Bible pour de nouveaux textes spécifiquement chrétiens. Mais où trouver alors le véritable enseignement de Jésus ? Chez Paul ! Paul qui, alors qu’il n’a pas connu Jésus dans sa chair, a bénéficié d’une apparition du Christ (Première épître aux Corinthiens). Marcion va alors entreprendre de nettoyer l’évangile de Luc de toutes les interpolations juives, des additions, sui, selon lui, ont falsifié le texte. Il accomplit un travail similaire sur les épîtres de Paul en en reconnaissant dix comme authentiques. Cet évangile (de Paul selon Luc) et la collection des Epîtres constituent le « Nouveau Testament ». Mais Marcion est exclu de la communauté chrétienne de Rome (Tertullien, Contre Marcion). Pourquoi ? Par réalisme politique  (se séparer du judaïsme, c’est perdre son ancienneté virtuelle et la possibilité d’obtenir un statu légal dans l’empire), parce que la rigidité de ses conceptions empêchent tout compromis, parce que ’il touche à deux points névralgiques de l’identité chrétienne : la filiation avec la tradition d’Israël et l’incarnation (Jésus n’est que la manifestation du dieu inconnu envoyant son émissaire sur terre).

La trace de Marcion disparaît. Des églises marcionites survivent jusqu’è la fin du Ve siècle en Syrie et en Mésopotamie, jusqu’au XIe s. en Asie centrale.

Cependant le christianisme avec Marcion accepte pour la première fois de se détacher de ses origines juives. Et le processus qu’il a enclenché va avoir pour conséquence la réunion d’un corpus de textes chrétiens destiné à compléter la Bible juive : le « Nouveau Testament ». On parlera au départ de « Nouvelle Alliance » ; et il y a très probablement un effet de compétition entre l’idée de canon du « Nouveau Testament » à la fin du IIe siècle et la fixation, du côté juif, de la Mishna (= répétition, c’est-à-dire le commentaire de la Torah). Les deux corpus reflètent l’éloignement des deux religions l’une de l’autre.

A la fin du IIe siècle donc, un large consensus règne déjà dans le choix des textes qui forment le « Nouveau Testament », sans qu’aucune autorité centrale n’ait décrété de solution. Certains historiens ont émis l’hypothèse d’un compromis établi à Rome lors d’entretiens, évoqués par Irénée et Eusèbe, entre Polycarpe, l’évêque de Smyrne et le pape « Anicet », l’évêque de Rome.

Cependant, ce n’est qu’en 1545 lors du Concile de Trente (Italie) qu’a été entériné le recueil des vingt-sept livres que compte le « Nouveau Testament ».

Le « fragment de Muratori », deux feuillets d’un texte court énumérant la plupart des livres de ce qui deviendra le « Nouveau Testament », datant de 180 et découvert début XVIIIe siècle à l’intérieur d’un codex de la Bibliothèque ambroisienne de Milan, serait la liste la plus ancienne des livres chrétiens et fait l’état des lieux des livres reconnus et acceptés vers 200.

Le choix de conserver quatre évangiles, malgré leur diversité, leurs divergences, leurs contradictions est donc un choix très ancien et un choix qui n’allait pas de soi.

Tatien (vers 170) avait proposé un récit unique de la vie et de l’enseignement de Jésus (« Diatessaron ») ; cette solution fut vivement combattue par certains Pères de l’Eglise comme Irénée de Lyon. Irénée justifie l’existence des quatre évangiles par des arguments cosmologiques ou symboliques et préfère taire les rapports de pouvoirs qui se jouent à travers les textes entre différentes communautés chrétiennes et différentes doctrines.

Eusèbe de Césarée (vers 310) confirme la liste de Muratori et fixe des catégories dans lesquelles ranger les textes chrétiens (livres reconnus, contestés, inauthentiques,...)

Athanase (367) énumère les textes canoniques de l’Ancien et du Nouveau Testament. On y retrouve les vingt-sept livres du Nouveau Testament actuel.

Les livres apocryphes sont donc à proscrire suivant les critères suivants :

-l’ancienneté

-le caractère apostolique

-le caractère « catholique » universel)

-l’orthodoxie

« L’Apocalypse » constitue une exception et a eu de bons avocats pour défendre ce texte comme étant de la main de Jean, fils de Zébédée, apôtre.

L’attention des historiens se portent de plus en plus sur ces « apocryphes », écartés du canon, non reconnus par l’Eglise.

  1. Les citoyens du ciel

« L’Apocalypse » de Jean, encore mal reçue début IVe siècle (cf. Eusèbe de Césarée et Denys d’Halicarnasse), divisera longtemps le mouvement chrétien. Les églises d’Occident banalisent la violence du texte et y voient prémonition du Jugement dernier, symbolique du Salut ou de l’Eglise. Cette interprétation allégorisante sera entérinée officiellement par le Concile d’Ephèse en 431.

Les églises d’Orient interprètent le texte de Jean de Patmos de manière plus concrète : l’Apocalypse prophétise le royaume à venir (de 1000 ans), la nouvelle Jérusalem (l’Eglise chrétienne) qui finira par terrasser Babylone (l’empire romain). Ce fut le dernier texte « canonisé ». Paradoxe donc de voir s’achever le Nouveau Testament, la Bible chrétienne, par un texte anti romain.

Cependant, l’espérance du retour imminent du Christ, de la Fin des temps, du Jugement et de l’établissement du royaume de Dieu, ni celle d’un règne du Christ pour 1000 ans ne semple plus animer les croyants du XXIe siècle !

Le Montanisme est un mouvement initié par Montan (IIe siècle). Parti de Phrygie, le mouvement gagna la Galatie, la Cappadoce, la Thrace, la Syrie et survécut jusqu’au IVe siècle. Tertullien en fit partie.

1)    Ils soutiennent à travers une lecture littérale de l’Apocalypse que la Fin des Temps est imminente et que le Royaume de Dieu va se réaliser. Ce royaume durera 1000 ans ; leur zèle, leur ascétisme, leur goût du martyre en hâtera la venue.

2)    Le montanisme réactive une tendance archaïque du christianisme : le christianisme prophétique (Jésus est le messie, le Christ ; ses paroles ont été fixées et il n’y a rien à ajouter aux paroles du Seigneur)

3)    Les montanistes sont les témoins d’une tendance qu’on appellerait aujourd’hui anti-institutionnelle.

Une autre hérésie est représentée par Simon de Samarie (« La Révélation de la Grande Puissance » est un ensemble de papyrus découverts en 1945). Simon de Samarie se voyait comme le Dieu suprême, un dieu supérieur, descendu sur la terre pour se faire reconnaître comme Fils en Judée, Père en Samarie, Esprit Saint dans les autres régions. Hélène, une prostituée rachetée dans un lupanar de Tyr n’était autre que la Pensée jaillie de son esprit. Ce courant fut très intense mais resta marginal.

La gnose (du grec = connaissance) repose sur une vision négative du monde, vision pessimiste : la création est démonisée, le monde est l’œuvre de Satan ou, à tout le moins, d’un démiurge.

Le salut ne provient pas de la foi mais de la connaissance des secrets, de la connaissance de l’origine et de la fin des choses, de là l’importance des mythes originels dans cette littérature.

Elle multiplie les êtres intermédiaires, anges, archanges, éons et désincarne la figure de Jésus (ignore le dogme de l’incarnation)

Elle s’est répandue partout : Syrie, Palestine, Proche-Orient, Egypte, Afrique du Nord, Lyon et ouvre la perspective d’un christianisme de haut niveau philosophique et intellectuel. Ripostant à l’idée que seule l’Eglise catholique est la propriétaire des écritures, l’héritière directe et authentique de la tradition transmise par les apôtres, les écrits gnostiques se réclament souvent de figures tutélaires venues de la Bible ou de l’entourage des proches et des disciples de Jésus.

La Grande Eglise, au lieu de choisir le silence pour combattre ces hérésies, va adopter la stratégie inverse ! Il y a aujourd’hui plus de textes contre les gnostiques que de textes gnostiques ! (cf. Irénée de Lyon, Contre les hérésies)

Malgré l’opprobre jeté sur la gnose, certains penseurs l’intègreront à leurs réflexions (Clément d’Alexandrie, Origène) et les Pères de l’Eglise tireront parti de l’art de l’exégèse et de la spéculation dans lequel les gnostiques sont passés maîtres.

Les Chrétiens de la Grande Eglise doivent donc se battre sur deux fronts :

  1. Contre les hérétiques, à l’intérieur

  2. Contre les Païens, à l’extérieur

-Apulée, L’Ane d’Or ou les Métamorphoses, IX, 14)

-Celse (philosophe païen des environs de 170) : refuse de faire le distinguo et place juifs et chrétiens dans le même panier ; considérant que le plus grave est qu’ils ne vénèrent pas les dieux de la cité et mettent ainsi en péril l’Empire tout entier. Son « Discours vrai » est aujourd’hui détruit (nous le connaissons par son contradicteur Origène) comme bon nombre d’ouvrages polémiques anti chrétiens (Porphyre, Contre les Chrétiens).

Les auteurs chrétiens vont consacrer beaucoup d’efforts à plaider leur foi, à faire reconnaître leur légitimité sur les plans religieux et intellectuel): les apologistes.

  1. Quadratus et Aristide (vers 124-125, règne d’Hadrien).

  2. L’essor apologétique se situe vers 150 à 190 à Rome, Athènes, Antioche, Carthage, dans une période moins paisible pour les Chrétiens à l’intérieur de l’Empire.

  3. Minucius Felix (IIe siècle) est l’auteur de l’Octavius dans lequel trois amis Octavius, Minucius Felix et Caecilius dissertent sur le christianisme et le paganisme. Happy end à la fin : Caecilius est converti.   

  4. Justin affirme à Antonin le Pieux être sujet loyal de Rome (Grande Apologie, 1, 121-12) ; il sera exécuté en 165.

  5. Tertullien

  6. L’Epître à Diognète : a été découverte en 1436 dans un manuscrit qu’un marchand de poissons de Constantinople voulait utiliser comme papier d’emballage mais est aujourd’hui détruite lors du bombardement de Strasbourg par les Prussiens en 1870.Le texte s’adresse à un païen lettré, Diognète, qui s’interroge sur la question de Dieu. L’auteur soutient que le christianisme est la seule religion à ne pas être une invention des hommes (hypothèse hardie car l’Antiquité est obnubilée par les traditions, l’ancienneté, la continuité). Cette lettre est remarquable aussi par sa théorie politique : l’auteur défend l’idée que les Chrétiens sont « une troisième race ». Il affirme également que les chrétiens ne se distinguent pas des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par le vêtement. Il est convaincu que l’armée invisible du christianisme résistera toujours et finira par gagner ! Origène a défendu la même idée (Contre Celse, VIII, 68). Même mouvement d’ensemble ?

  1. L’ombre de Constantin

Constantin est le premier empereur romain converti au Christianisme. Canonisé par les églises orthodoxes d’Orient (21 mai), l’église d’Occident lui refuse toujours cette distinction.

285 : Dioclétien s’adjoint pour gouverner l’empire un coempereur : Maximien. Il a la dignité d’Auguste et la charge de l’Occident.

293 : La Tétrarchie : système politique qui associe quatre empereurs : deux Auguste (Dioclétien et Maximien) et deux Césars (Galère et Constance-Chlore). Le choix des empereurs se fait au vu de leurs qualités et mérites ; il n’y a pas d’idée de succession dynastique.

306 : Dioclétien se retire et oblige Maximien, son alter ego, à l’imiter à regret. Galère et Constance-Chlore sont promus Augustes et appellent à leurs cotés, comme Césars, Maximin Daïa et Sévère.

25 juillet 306 : Constance Chlore meurt. Son fils, Constantin, est proclamé empereur sur le front des troupes. Il demande à Galère d’entériner sa désignation mais par prudence ou par intelligence politique, il se fait simplement reconnaître comme César de Sévère, qui se trouve de facto élevé à la dignité d’Auguste. Galère cède pour éviter la guerre civile ; Constantin reçoit le commandement des provinces que gouvernait Constance : la Gaule, la Bretagne et l’Espagne.

28 octobre 306, à Rome, Maxence, le fils de Maximien, probablement par jalousie de la promotion dynastique de Constantin, provoque un coup d’état en se faisant proclamer empereur par les prétoriens.

En très peu de temps, il y a donc plusieurs empereurs qui revendiquent le titre d’Auguste.

Dans le système tétrarchique instauré par Dioclétien, chaque empereur revendique la protection d’un dieu (Dioclétien se dit descendant de Jupiter et Maximien d’Hercule).

312 : Bataille du Pont Milvius (sur les bords du Tibre) : Constantin l’emporte sur Maxence qui tient Rome. Il n’a pour lui que la légitimité de son pouvoir de César et le soutien d’Apollon, accompagné de la Victoire Sol invictus (qui lui serait apparu vers 310 à Grand). La veille de la bataille, il aurait vu apparaître les deux premières lettres du nom du Christ (le chrisme), le X et le P superposées et croisées, tandis qu’une voix lui affirmait : « Par ce signe, tu vaincras ». Constantin remporte la bataille et Maxence se noie dans les eaux du Tibre.

L’événement nous est connu par deux récits de contemporains : Eusèbe de Césarée, évêque de Palestine, qui rencontra Constantin, s’il le rencontra, lors d’audiences publiques, au milieu d’autres évêques ; et Lactance, conseiller de l’empereur, peut-être son ami, et précepteur de son fils aîné, Crispus. Les deux récits ne concordent pas. Mais au-delà de leurs divergences, ils fusionnent tous deux l’apparition chrétienne du chrisme avec la tradition païenne de l’apparition de l’Apollon solaire.

13 juin 313 : Edit de Milan. Compromis entre Licinius et Constantin qui ménage les convictions de l’un et l’autre empereur. Constantin gouverne l’Occident et met en œuvre une politique favorable aux Chrétiens, Licinius gouverne l’Orient et prend des mesures de répression au nom de la moralité. Cette guerre au nom de la religion va durer de 316 à 324. Licinius, vaincu, écrasé à Chysopolis, abdique et est mis à mort en 324. Constantin, fils d’Hélène et de Constance-Chlore devient le maître absolu de l’Empire, l’unique souverain d’Orient et d’Occident.

330 : il inaugure sur le site de Byzance une ville qui sera capitale de l’empire, Constantinople (actuelle Istanbul)

Constantin doit assurer l’unité de l’empire, il doit donc assurer d’abord l’unité de l’église. Il va donc être entraîné contre son gré dans le conflit entre « confesseurs » (Chrétiens qui, à l’époque de Dioclétien, avaient confessé leur foi sans la renier) et les « traditores » (ceux qui avaient remis les livres saints et avaient trahi). L’évêque de Carthage, Donat, condamne les traditores ; sa rigueur provoque le schisme « donatiste ». Constantin tergiverse mais prend finalement parti pour la Grande Eglise, l’Eglise des évêques, contre les donatistes. En 317, une loi ordonne la confiscation des biens des donatistes et la dissolution de leurs communautés. Mais en réalité rien n’est réglé. Les donatistes ne seront véritablement menacés qu’à partir de 404 par Augustin, évêque d’Hippone, appuyé par les évêques de Carthage. C’est une loi de 412 prévoyant amendes, peines d’exil et transmission de biens pour que la résistance des Donatiens soit amoindrie. Ils resteront cependant influents jusqu’au Vie siècle en Numidie. 

En Orient, l’empereur va se trouver confronté à un conflit autrement ardu : la crise arienne. Il s’agit d’un conflit de pouvoir théologique qui met en jeu la hiérarchie céleste, les rapports du Père et du Fils. Le Fils est-il Dieu comme le Père ? Est-il un dieu distinct du Père ? Est-il une création du Père, le premier créé d’entre les créatures ? Autrement dit : le christianisme est-il un monothéisme comme il le proclame, ou un dithéisme avec Dieu et le Christ, voire une résurgence du polythéisme si on y adjoint la troisième personne de la Trinité, le Saint-Esprit ?

Deux camps s’opposent : Arius, un prêtre qui professe que seul le Père est éternel et que le fils a été « engendré » (depuis 310, mais Paul soutient déjà cette hypothèse dans 1 Co 11, 3) contre l’évêque Alexandre d’Alexandrie qui défend la « co-éternité » du Père et du Fils et réfute l’idée d’une génération du Fils dans le temps.

325 : premier Concile œcuménique : le Concile de Nicée. Ce concile s’ouvre sur un appel de l’empereur Constantin à la concorde, à la paix dans l’Eglise. Au bout de plusieurs mois de discussions (d’où viendrait l’expression « querelles byzantines »), on finit par affirmer la « consubstantialité » du Père et du Fils. Constantin exige de tous les participants la signature d’un exposé de foi (symbole de Nicée). Arius et deux évêques libyens Secundus, évêque de Ptolémaïs et Théonas, évêque de Marmarique repoussent ce texte. Ils sont immédiatement exilés.

Cet accord n’est en réalité qu’un succès de façade. La crise ne sera véritablement résolue sur le plan dogmatique que sous Théodose, au concile de Constantinople en 381. Mais si Constantin n’avait pas fixé l’orthodoxie, il avait cependant affirmé sa prééminence sur l’Eglise.

L’engagement de Constantin (les auteurs préfèrent ce terme à « conversion »)pour le christianisme lui apportait en dot l’organisation solide des communautés chrétiennes, leur système d’entraide et de secours, les moyens de communication du réseau d’évêchés. Un nombre impressionnant de mesures suivent au bénéfice du christianisme : le dimanche, jour férié (du Seigneur), exonération d’impôts pour les célibataires (exaltation de la chasteté et de la virginité,…), etc.

L’engagement de Constantin devait reposer sur une conviction personnelle (« un caprice personnel », dit Paul Veyne) car les Chrétiens sont encore peu nombreux dans l’empire au IVe siècle (3 à 5 %, parfois 10% de la population). Constantin ne sera baptisé que sur son lit de mort (337) ; la raison en est probablement politique, il demeurait ainsi l’empereur de tous ses sujets, chrétiens comme païens.

Il est donc à la fois pour les chrétiens l’évêque de ceux qui sont à l’extérieur et le grand pontife (pontifex maximus) de la religion traditionnelle. Sur les monnaies, les marques chrétiennes sont discrètes, le chrisme est essentiellement lié à son nom, … mais c’est après sa mort que se développera une imagerie typiquement chrétienne.

Si nous sommes marqués par le portrait d’un Constantin profondément dévot et pieux que nous donne Eusèbe de Césarée, il ne faut pas oublier l’autre aspect de sa personnalité : caractère inégal, excès sanglants, qui se serait rendu coupable de meurtres envers son épouse Fausta (ébouillantée vive) et son fils Crispus, etc.

Constantin représente ce que l’on appellera au XIXe siècle le « césaro-papisme » : il est non seulement empereur César mais aussi pape, un pape laïc qui exerce sa tutelle sur tous les Chrétiens. Il a certainement pu se voir comme un homme providentiel persuadé d’être appelé à changer le sort de l’humanité. Il demeure négligé par les historiens et en retrait, étrangement, dans l’histoire chrétienne.

  1. L’empire de la vérité

Constantin est l’architecte en chef de l’empire chrétien : construction de basiliques, églises,… Il commande à Eusèbe de Césarée cinquante copies du Nouveau Testament. Il entreprend également d’inscrire dans les paysage de Jérusalem, de Judée, de Galilée les traces de la vie du Christ. Il charge sa mère Hélène de cette mission archéologique d’inventer les lieux saints (construction de la basilique du St-Sépulchre, de celle de la Nativité à Bethléem,…)

337 : Mort de Constantin

Partage de l’Empire entre ses trois fils : Constantin II, Constant et Constance II. Leur politique conforte l’œuvre de Constantin et les faveurs continuent à être accordées à l’Eglise. Les empereurs semblent vouloir éradiquer définitivement le paganisme mais le dispositif répressif semble être surtout resté théorique.

353 à 361 : Constance II seul empereur après avoir fait assassiner toute sa famille et exilé son cousin Julien.

360 : A Lutèce, Julien est proclamé Auguste par son armée. Il devient seul empereur à la mort de Constance II. Julien entreprend de restaurer la tradition des dieux protecteurs de Rome, abroge toutes les mesures discriminatoires contre les païens et restitue leurs biens aux temples.

363 : Julien meurt au combat dans la guerre contre les Perses.

Et si Julien avait  eu le temps de régner ?

Jovien lui succède, puis Valentinien, Valens, Gratien, Valentinien II : ils remettent le christianisme au cœur des rouages de l’Empire. Les païens ne sont pas les cibles essentielles des autorités impériales s’ils ne se comportent pas trop ostensiblement. Car le système législatif romain veut avant tout éviter le désordre.

379 : Théodose monte sur le trône. Constantinople, capitale de l’Empire, future Byzance, future Istanbul, est couverte de monuments à la gloire du christianisme.

28 février 380 : Théodose prend un édit qui vise à faire du christianisme l’unique religion de l’Empire romain, d’Orient en Occident.

381 : Concile de Constantinople, convoqué par Théodose. Ce concile doit confirmer la règle de la consubstantialité du Père et du fils auquel s’adjoint le Saint-Esprit dont il n’avait pas été question à Nicée. Un édit impérial forcera la décision solennelle des évêques !

391 : Théodose décrète l’interdiction du paganisme ainsi que l’interdiction générale des cultes et des sacrifices dans les temples (pour l’Occident, élargie à tout l’Empire). Peu à peu s’impose le respect des jours fériés, des fêtes chrétiennes,… Si Théodose rompt avec la tolérance, c’est que l’orthodoxie chrétienne doit être le ciment de l’Empire, la société entière doit être christianisée sous peine de s’effondrer. La chasse aux hérétiques, aux dissidents est lancée : ariens, eunomiens, photiniens, mélitiens, nestoriens, manichéens,… Priscillien, décapité à Trêves en 386, qui prônait un christianisme ascétique et rigoriste sera la première victime chrétienne du christianisme.

390 : L’évêque de Milan Ambroise s’oppose à l’empereur Théodose après le massacre de Thessalonique (le pouvoir temporel doit être soumis au pouvoir spirituel, l’empereur à l’évêque). L’évêque triomphe. Il annonce ce que l’on nommera à partir de Bernard de Clairvaux, au XIIe siècle, « la théorie des deux glaives » : c’est le pape qui détient les « deux glaives », il confie à l’empereur son glaive temporel, au nom de son « glaive » divin.

Cette évolution suscite des résistances internes : le monachisme (attitude de retrait ascétique, qui s’organise à partir du IVe siècle) dont les figures importantes sont : Antoine, le « père » du mouvement et Pachôme, fondateur du cénobitisme. Le monachisme se présente comme un contre-pouvoir, une force d’opposition latente, une dissidence interne.

Evolution lente, complexe, diffuse donc !

Mais le paganisme survivra, longtemps, toujours sans doute… On le retrouve jusqu’à aujourd’hui enfoui sous le culte des saints et des martyrs, le goût des reliques, les dévotions et les superstitions.

529 : Justinien impose aux païens d’être baptisés et instruits dans « la vraie foi des chrétiens »

Vers 530 : le monachisme sera définitivement intégré à l’église par la règle de Saint Benoît qui définit le cadre très strict de la vie en commun et la liturgie autorisée. De rebelles, les moines se transforment en miliciens de la puissance ecclésiastique.

24 août 410 : Mise à sac de Rome par les Goths d’Alaric. Il doit être considéré comme une victoire du christianisme, une correction salutaire à l’égard des Chrétiens qui ne sont pas assez ardents à convertir les impies, pas assez purs, trop tièdes dans leur foi.

413 à 122 : Augustin entame une réflexion de grande envergure : La Cité de Dieu. Il s’agit d’un ouvrage de théologie politique qui veut donner un fondement rationnel à la révélation, démontrer que le Bien prime sur la vérité, la foi sur l’intelligence, capable de transcender des événements factuels  comme le sac de Rome par exemple. Ce sera en 1467 le premier livre imprimé en Italie.

  1. En attendant Jésus

« Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à l’Evangile ».

Nous ne pouvons parler du succès du christianisme que dans la mesure où il a réussi…

Quelques réflexions :

-Il s’est imposé lentement.

-Quoique minoritaire, le mouvement était profond, solidement implanté dans toutes les strates de la société, dans les villes d’abord, ensuite dans les campagnes.

-L’apport des intellectuels lui a conféré ses lettres de noblesse. Il l’a surtout rendu visible.

- L’adhésion et l’apport de Constantin ont été considérables.

-Le christianisme offrait une clé d’explication du monde plus simple, plus rationnelle ainsi qu’une exigence spirituelle et morale élevée.

-Elle s’est imposée comme facile d’accès, sans distinction de sexe, classe, race.

-Il met en place un système d’aide aux démunis (geste de l’aumône).

-Il développe des réseaux de communication (utilisation du codex).

-Il y avait déjà un « monisme » chez les penseurs de l’Antiquité. Mais la force du christianisme a été de proposer une voie capable de conduire les pêcheurs au salut.

-Le christianisme primitif est une religion sans images (comme le judaïsme). Les premiers Pères de l’Eglise sont d’ailleurs ouvertement hostiles à toute forme d’art.

Cependant le christianisme va transgresser l’interdit : l’iconographie chrétienne sera « la Bible des illettrés ». On peut distinguer 3 grandes orientations dans l’iconographie chrétienne :

1.    orientation de foi (signifier, offrir des images à adorer)

2.    orientation pédagogique (illustrer des épisodes évangéliques. Réalisme vers 1300 quand le crucifié a été dénudé, fouetté, martyrisé,…)

3.    orientation idéologique (invention du perizonium pour cacher les parties génitales de Jésus mais surtout son appartenance à la race de David ; Jésus de moins en moins sémite ; Pilate à l’inverse transformé en potentat juif).

-Après la Seconde guerre juive, la rupture est engagée entre juifs et chrétiens. Dès le IIe siècle, les traités contre les juifs se multiplient (Tertullien, Grégoire de Nysse, Cyrille d’Alexandrie, Théodoret de Cyr).  Jean Chrysostome sera le plus vif. Il reprend notamment dans son Homélie sur la Pâque (160-170), l’accusation de « peuple déicide » portée pour la première fois par Méliton de Sardes. Paradoxe ! Il aurait fallu faire des Romains le soi-disant peuple déicide ! Mais les juifs ne sont pas devenus chrétiens et les Romains se sont convertis… Des siècles après, en 1543, Luther décuple la haine. Karl Jaspers, philosophe allemand, y voyait par avance l’ensemble du programme nazi. Et l’antijudaïsme théologique se mue en antisémitisme racial.

- Jusqu’au VIe siècle, le christianisme fut plus oriental qu’occidental (Asie Mineure, Egypte, Syrie, Afrique du Nord). Les peuples qui étaient chrétiens sous la domination romaine deviennent presque aussitôt musulmans sous la domination arabe. La foi ne dépendrait-elle que de celui qui exerce le pouvoir militaire et politique ?

-1054 (Sac de Constantinople) : Schisme, rupture entre les deux Eglises rivales.

-Que nous y croyions ou pas, nous sommes dans le christianisme, nous nous définissons par rapport à lui.

- Le christianisme a réussi à propager l’idée qu’il était une religion d’amour (tourné vers les pauvres et les déshérités et payé du sang des martyrs) mais son histoire ne l’a pas vraiment confirmé !

Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue (Alfred Loisy, 1857-1940).

Cf. http://alfred.loisy.free.fr/; http://ambrieres.artio.fr/histoire_culture/abbe_loisy/index.html;

Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR, Jésus sans Jésus, La christianisation de l’Empire romain, Paris, Editions du seuil/ Arte éditions, 2008.

 

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