La_technique_psychanalytiquePréface

Ces textes ont été choisis et rassemblés par Daniel Lagache (1953). Ils ont été écrits avant 1920 (avant le tournant théorique introduisant pulsion de vie-pulsion de mort et avant la mise en place de la deuxième topique : ça, moi, surmoi).

Ils présentent une grande cohérence au point de vue de la pratique du métier de psychanalyste et par rapport au cadre théorique.

Les motifs de Freud pour écrire ces textes sont :

·                     Distinguer technique psychanalytique et méthode cathartique : Freud abandonne la méthode cathartique et l’hypnose, puis la suggestion, associée classiquement à l’hypnose. En effet, le but de la cure n’est plus de liquider un symptôme mais de remanier la vie de l’âme tout entière.

·                     Aide aux praticiens psychanalystes néophytes : transfert et analyse en tant que combat avec la résistance – règle fondamentale = récit détaillé, rien n’omettre même si le malade estime que c’est dénué d’importance.

·                     Argumenter de la rigueur scientifique de la technique : répondre aux détracteurs de la psychanalyse : l’analyse est une procédure qui permet de connaître des processus à peu près inaccessibles autrement.

1.           La méthode psychanalytique de Freud (1903)

La thérapie cathartique est une invention de Breuer. Elle repose sur l’élargissement du champ de conscience qui intervient dans l’hypnose. Elle a pour but l’élimination des symptômes de maladie.  Le thérapeute amène le patient à se remettre dans l’état psychique où le symptôme était apparu pour la première fois. Le malade hypnotisé communique au médecin avec d’intenses manifestations d’affects les processus animiques dont il est le siège. Le symptôme est alors surmonté et son retour supprimé.

La conception du travail thérapeutique est différente chez Freud : abandon de l’hypnose, invitation au patient à faire le récit de sa maladie, de dire sans rien omettre tout ce qui lui passe par la tête. Dans l’histoire de la maladie apparaissent des lacunes du souvenir. Ces amnésies sont le résultat d’un processus appelé « refoulement » qui a pour motif des sentiments de déplaisir. La résistance contre le rétablissement est la trace de ces forces psychiques. Plus la résistance est grande  plus est considérable cette déformation. Parvenir par un procédé des idées incidentes au refoulé, des déformations au déformé permet de rendre accessible à la conscience ce qui était auparavant inconscient dans la vie d’âme. 

2.           De la psychothérapie (1904)

Depuis une petite dizaine d’années,

-on connaît mieux le fonctionnement des traumas psychiques par rétention d’affect (=abréaction) et

-on a accepté la conception des symptômes hystériques comme étant les résultats d’une excitation transportée de l’animique dans le corporel (=conversion).

Cependant le procédé thérapeutique lutte pour se faire reconnaître. Cependant,

-la psychothérapie n’est pas un procédé curatif moderne (cf. médecine primitive et antique).

-la disposition psychique du malade est un facteur important (suggestion).

-certaines souffrances et en particulier, les psychonévroses, sont largement plus accessibles aux influences animiques qu’à toute autre médication.

Il y a plusieurs voies à la psychothérapie ; sont bonnes toutes celles qui mènent à la guérison : technique de la suggestion hypnotique, technique de la psychothérapie par la diversion, par l’exercice et par l’évocation d’affects appropriés. Freud a privilégié la méthode cathartique ou analytique de psychothérapie et veut rectifier quelques erreurs :

a) Cette méthode est souvent confondue avec le traitement suggestif par hypnose. La différence est que la thérapie analytique se préoccupe de la genèse des symptômes morbides et du contexte psychiques uniquement dans le but d’éliminer l’idée pathogène. 

b) Cette technique ne va pas de soi. On confie son âme au médecin comme on confierait une tumeur au chirurgien.

c) La cure analytique pose des exigences élevées au médecin et au patient. Du patient, elle réclame totale sincérité, est dévoreur de temps et donc dispendieuse ; du médecin, elle réclame également du temps et est passablement pénible.

d) Ce traitement présente des indications et des contre-indications :

-il ne faut pas se détourner de voir, à cause de la maladie, la valeur intrinsèque d’une personne

-on limitera son choix à des personnes qui ont un état normal (pas de psychoses, d’états de confusion, d’humeur dépressive)

-les personnes jeunes sont souvent plus réceptives

-s’il s’agit d’éliminer des phénomènes menaçants rapidement (ex. anorexie hystérique), on n’aura pas recours à la psychanalyse.

- dans une cure analytique conduite en connaissance de cause, il n’y a aucun dommage à redouter pour le malade.

-cette thérapie est fondée sur l’idée que des représentations inconscientes sont la cause immédiates de symptômes morbides (= de maladie) : toute contrainte psychique a son fondement dans l’inconscient).

La mise à découvert et la traduction de l’inconscient se fait avec une constante résistance de la part du malade ; cette émergence de l’inconscient est liée à du déplaisir et à cause de ce déplaisir ne cesse d’être repoussée par lui. Réussir à amener le malade du fait d’une meilleure compréhension  à accepter quelque chose qu’il avait jusque-là repoussé/ refoulé, c’est réaliser un certain travail d’éducation.

Freud insiste également sur le rôle du sexuel dans la genèse des psychonévroses : état de besoin et privation sexuels, aversion du sexuel (incapacité à aimer). Du conflit entre ces deux tendances procède l’entrée dans la maladie névrotique.

3.           Les chances d’avenir de la thérapie psychanalytique (1910)

Tous les moyens dont nous disposons pour combattre les névroses n’ont pas été épuisés et nous pouvons attendre dans un avenir assez proche une amélioration considérable des chances thérapeutiques.

a) progrès interne du savoir, notamment de la symbolique dans le rêve et dans l’in conscient

b) innovation dans le domaine de la technique : orienter le travail vers la découverte et l’élimination des résistances ; de ce fait, les complexes se dégageront sans peine. Le médecin doit être attentif au « contre-transfert » qui s’installe chez lui et pratiquer l’auto-analyse.

c) supplément d’autorité du à la reconnaissance de la pratique psychanalytique.

d) l’ «effet général du travail » positif pour la société entière.

4.           De la psychanalyse sauvage (1910)

L’intervention psychanalytique présuppose un contact prolongé avec le malade. Communiquer directement au patient les secrets devinés est répréhensible et attire souvent sur la personne du médecin la cordiale hostilité du malade. Toute influence ultérieure est alors impossible. Il faut que, grâce à une préparation, le malade soit arrivé à proximité de ce qu’il a refoulé et qu’il se soit attaché au médecin (transfert) au point que la relation de sentiment avec le médecin lui rende impossible de fuir à nouveau.

5.           Le maniement de l’interprétation du rêve en psychanalyse (1911)

Il n’est pas nécessaire de vouloir acquérir une connaissance complète du contenu du rêve ; on ne perd rien non plus si l’on interrompt l’interprétation d’un rêve plus ancien pour se tourner vers un plus récent : le symptôme qui se crée dans un rêve fera retour dans un autre rêve aussi longtemps qu’il n’est pas compris et soustrait à la domination de l’inconscient. Le médecin débutant doit se méfier des rêves de confirmation (???)

6.           Sur la dynamique du transfert (1912)

Tout être humain du fait d’une prédisposition congénitale et d’actions exercées sur lui pendant ses années d’enfance, a acquis une spécificité déterminée dans sa manière de pratiquer sa vie amoureuse, dans les conditions d’amour qu’il pose, dans les pulsions qu’il satisfait et dans les buts qu’il se fixe. Cela produit un cliché (ou plusieurs) qui se répète mais peut aussi se modifier en fonction d’impressions récentes. Une seule part des motions déterminant la vie amoureuse a parcouru la totalité du développement psychique ; l’autre partie a été arrêtée, tenue à l’écart, disponible et en état d’attente ; elle se tourne vers la personne du médecin.

Deux points restent inexpliqués :

a)           Le transfert chez les personnes névrotiques en analyse est plus intense que chez d’autres non analysées.

Ces caractères du transfert sont à attribuer à la névrose elle-même. La part de libido capable de conscience est diminuée, la part détournée de la réalité augmentée d’autant. Cette dernière s’est engagée dans la régression et a revisité les imagines infantiles. La cure analytique emboite le pas et s’efforce de rendre la libido à nouveau accessible à la conscience les forces qui ont causé la régression de la libido veulent conserver ce nouvel état et s’élèvent comme résistantes. Pour libérer cette libido, il faut que l’attraction vers l’inconscient soit surmontée et que le refoulement des pulsions inconscientes soit supprimé.

b)           Dans l’analyse, le transfert est la plus forte résistance contre le traitement mais est, en dehors de l’analyse, porteur de l’action curative.

Il faut séparer transfert « positif » et « négatif » ; toutes les relations de sentiment qui ont cours dans notre vie sont rattachées à la sexualité. Le transfert sur le médecin ne se prête à la résistance dans la cure que dans la mesure où il est un transfert (positif ou négatif) de motions érotiques refoulées.

Dans les formes curables de psychonévroses, il y a à coté du transfert tendre dirigé simultanément sur la même personne, un état de choses nommé « ambivalence »

7.           Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique (1912)

But : épargner dépense inutile d’énergie et bévues aux médecins

a) le médecin doit garder en mémoire détails, productions morbides,… = capacité d’attention, écoute.

b) pas de note trop abondante devant le patient.

c) la prise de note ne se justifie pas non plus si on veut faire du cas traité l’objet d’une publication.

d) pas d’élaboration scientifique d’un cas aussi longtemps que son traitement n’est pas achevé.

e) froideur de sentiment du médecin : il doit protéger sa vie d’affects et donner au malade l’aide la plus étendue.

f) l’analysé doit communiquer tout ce qu’il attrape au vol dans son auto-observation ; le médecin doit quant à lui tourner son inconscient vers celui du malade et se régler sur lui.

g) le médecin doit être opaque et ne rien montrer d’autre que ce qui lui est montré.

h) le médecin doit être tolérant envers la faiblesse du malade.

i) quid de la collaboration intellectuelle de l’analysé ? Quid des proches ?

8.           De la fausse reconnaissance (« déjà raconté ») pendant le travail psychanalytique (1914)

Le « mais cela, je vous l’ai déjà raconté » doit interpeller le médecin : pourquoi une telle mise à l’écart ? Le plus souvent force est de constater que l’analysé présente le phénomène de « fausse reconnaissance » : auparavant s’est produite une perception qui n’accède à la conscience que maintenant sous l’influence d’une nouvelle et semblable impression (illusion hallucinatoire surtout présente dans l’agencement du complexe de castration). Souvent, une fausse reconnaissance survient lors de l’achèvement du traitement.

9.           Sur l’engagement du traitement (1913)

L’engagement du traitement doit se faire par une période probatoire (quelques semaines) ; elle a aussi une motivation diagnostique.

Une thérapie d’un autre type menée auparavant, des liens de connaissance antérieurs entre le médecin et l’analysé, des relations amicales ou sociales avec sa famille ont des conséquences défavorables. Le psychanalyste qui s’y engage devra sacrifier éventuellement son amitié s’il ne peut proposer un remplaçant digne de confiance.

Une heure déterminée doit être allouée chaque jour et les honoraires fixés. Impossible de fixer le temps de traitement : il faut connaître le pas du voyageur avant de calculer la durée du voyage ! Le processus une fois engagé va son chemin net ne se laisse prescrire ni son orientation ni la succession des points qu’il aborde.

Impossible de soigner gratuitement : sinon il y a obligation de gratitude ; de plus, les honoraires sont un bon motif pour aspirer à la terminaison de la cure. La thérapie analytique est donc presque inaccessible aux pauvres.

Le patient doit être allongé et le médecin placé derrière lui (pour ne pas être dévisagé huit heures par jour et ne pas influencer par des mimiques la communication). Le patient doit faire le récit de l’histoire de sa vie et de toutes ses pensées même celles pour lesquelles il a de l’aversion. Il ne peut pas préparer soigneusement son récit.

10.        Remémoration, répétition et perlaboration (1914)

La technique actuelle veut que le médecin renonce à mettre au centre un problème déterminé et se contente d’étudier à chaque fois la surface psychique de l’analysé, en utilisant l’art de l’interprétation pour reconnaître les résistances qui surgissent à cette surface et les rendre conscientes au malade.

Le but est resté inchangé : combler les lacunes du souvenir (plan descriptif) et surmonter les résistances du refoulement (plan dynamique).

Parfois l’analysé ne se remémore rien de ce qui est oublié et refoulé mais l’agit. Il ne le reproduit pas sous forme de souvenir mais sous forme d’acte, il le répète, naturellement sans savoir qu’il le répète. Le transfert n’est donc qu’un fragment de répétition et la répétition est le transfert du passé oublié non seulement sur le médecin mais sur tous les autres domaines de la situation présente.

Pendant la cure, il se produit une aggravation passagère de la maladie. C’est pourquoi, il faut obliger le patient à ne prendre aucune décision vitale pendant la durée de la cure.

Le transfert est donc un état intermédiaire entre maladie et vie à travers duquel s’effectue le passage de la première à la seconde.

Le surmontement de la résistance s’engage du fait que le médecin met à découvert la résistance qui n’avait jamais été reconnue par l’analysé et qu’il la communique au patient. Le patient doit se plonger dans la résistance qui lui est inconnue, la perlaborer, la surmonter tandis que défiant la résistance, il poursuit le travail selon la règle fondamentale de l’analyse. Le médecin attend et laisse s’accomplir un déroulement qui ne peut être évité.

11.        Remarques sur l’amour de transfert (1914)

Les seules difficultés vraiment sérieuses vont se rencontrer dans le maniement du transfert ; la situation décrite ici est la plus fréquente et la plus significative : la malade est amoureuse de son médecin. Ce qui perturbe la poursuite de la cure peut être une manifestation de résistance. L’analyste ne doit jamais accepter la tendresse qui lui est offerte. Inviter à la répression pulsionnelle serait agir stupidement. Consentement ou répression de cette demande d’amour est tout aussi fatal pour l’analyse. Il faut donc que le médecin se retire sans succès avec ce problème : comment l’aptitude à la névrose s’unit-elle à un besoin d’amour si inflexible ? Répétitions et décalques de réactions antérieures, y compris infantiles.

Cet état amoureux dans le traitement analytique est « authentique » mais il est

a)    provoqué par la cure

b)    exacerbé par la résistance qui domine la situation

c)    privé de tout égard pour la réalité

Le médecin a fait surgir cet état amoureux. Il ne doit en tirer aucun avantage personnel. La patiente doit apprendre de lui le surmontement du principe de plaisir, le renoncement à une satisfaction proche mais non inscrite dans l’ordre social pour une satisfaction plus éloignée, plus incertaine mais irréprochable psychologiquement et socialement. Le psychanalyste doit savoir qu’il travaille avec les forces les plus explosives et qu’il doit se comporter avec la prudence et la scrupulosité d’un chimiste.

12.        Les voies de la thérapie psychanalytique (1918)

La tâche thérapeutique est de rendre conscient le refoulé et mettre à découvert les résistances.

Cette cure analytique doit être conduite autant que possible dans la privation et l’abstinence. La souffrance du malade ne doit pas trouver une fin prématurée. L’activité du médecin doit se manifester par une intervention énergique contre les satisfactions substitutives (déplacement de libido vers d’autres activités, choix conjugal maladroit,…). Le médecin ne peut pas façonner un destin ni imposer ses idéaux à celui qui se remet entre ses mains mais le libérer et parfaire son être propre.

L’efficacité thérapeutique est faible : une poignée de psychanalystes ne peut se consacrer en un an de travail acharné qu’à un petit nombre de malades issus des couches aisées de la société. Un jour la conscience morale de la société s’éveillera et il faudra rechercher de nouvelles expressions plus simples et plus saisissables pour la doctrine psychanalytique.

Sigmund FREUD, La technique psychanalytique, Paris, P.U.F., 2007.


Cet ouvrage est une "lecture conseillée". La démarche était de découvrir les névroses, plus particulièrement "l'hystérie". Peu tentée au départ par cette lecture, j'ai finalement aimé l'exercice. La langue est facile, les idées sont développées clairement. C'était bien sûr peu distrayant mais instructif cependant sur le plan de la technique et des idées développées en psychanalyse.