Jim_HoltHaec enim ridentur vel sola vel maxime quae notant et designant turpitudinem aliquam non turpiter. « Une inconvenance décemment exprimée est la chose dont nous rions le plus ». Cicéron (De Oratore, II, 63) rejoint ensuite par Pascal, Kant et Schopenhauer définit ainsi le rire dans une théorie de l’incongruité.

La théorie de l’incongruité est, pour expliquer le fonctionnement du rire, l’une des trois théories développées par les auteurs avec celles de la supériorité (Platon, Hobbes, Bergson) et de la soupape (Freud).

Jim Hold accorde quelques pages à l’intérêt que porte Sigmund Freud, grand collectionneur de blagues sur les Juifs, à l’humour, particulièrement dans sa relation avec les rêves (« Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient », 1905). Constatant que les mots d’esprit surgissent souvent involontairement et sont rapidement oubliés, Freud conclut que plaisanteries et rêves partagent une source commune dans l’inconscient. Leur fonction est de déjouer notre autocensure. La différence fondamentale est que les blagues doivent être comprises tandis que la signification d’un rêve échappe même au rêveur ! Le rêve ne serait donc qu’une blague ratée…

En fin de compte, Jim Hold nous prouve que la grande majorité des blagues intègre des éléments de chacune des trois théories dans des proportions variables.

Cependant, pour expliquer le rire en tant que réaction violente et convulsive, on peut se tourner vers Marvin Minsky, l’un des pères de l’intelligence artificielle : l’humour nous aide à détecter les failles de notre raisonnement ou bien, selon John McCrone, survient quand nous voyons cette erreur astucieusement corrigée. Quant au psychologue Peter Derks, il insiste sur la vitesse à laquelle on saisit une chute comme facteur de rire. Et en 1998, des médecins de Los Angeles ont confirmé la thèse selon laquelle le rire peut être déclenché autant par une décharge électrique que par une prétendue blague !

Voilà donc brossé à grands traits la deuxième partie du livre de Jim Holt, pompeusement intitulé « La Philosophie » et qui s’interroge sur les causes et les mécanismes du rire.

Dans la première partie « L’Histoire », Jim Hold avait esquissé une histoire de la blague.

De Palamède, compagnon d’Ulysse et premier blagueur de l’histoire, on passe au Groupe des Soixante dont l’ouvrage, s’il a existé, est aujourd’hui perdu pour s’arrêter quelque peu sur l’ensemble de 264 blagues des IV-Ve siècles que constitue le Philogelos (celui qui aime rire). Certaines des blagues de ce recueil sont reprises deux fois sous une forme légèrement différente et deux noms sont cités : Hiéroclès et Philagrios, ce qui nous rend perplexe car on ne connaît pas de co-auteurs dans l’Antiquité. Ces éléments nous laissent à penser qu’il s’agit de la fusion de deux ouvrages.

Les blagues du « Philogelos » sont courtes et piquantes, et reposent sur une galerie de personnages types : l’avare, l’ivrogne, le vantard, la femme frustrée, l’homme à la mauvaise haleine, le professeur distrait (ou crâne d’œuf). Beaucoup sont plus énigmatiques que drôles car on a perdu les sous-entendus. Par exemple, de nombreuses blagues ont pour sujet la laitue dont les feuilles stimuleraient ou réduiraient la puissance sexuelle.

Il faut attendre le XVè siècle pour voir le genre du recueil de blagues à nouveau à l’honneur. Poggio Bracciolini (1380-1459), ou Le Pogge, humaniste italien, secrétaire de huit papes en un demi-siècle, bibliophile, va recopier des manuscrits oubliés les sauvant ainsi de l’oubli (De natura deorum, Institutio oratoria,…). Mais il est aussi connu pour  son « Liber facetiarum » ou « Facetiae » : 273 textes (plaisanteries, bons mots, calembours, histoires drôles) provenant de ses voyages et de la réunion au Vatican d’un cercle d’amateurs, nommé Bugiale, regroupant des secrétaires pontificaux désireux de se détendre. Le contenu de ces « Facéties » ne fit l’objet d’aucune condamnation de la part du Vatican, probablement parce qu’écrites en latin, elles pouvaient détendre les membres du clergé sans corrompre le peuple. D’après Jim Hold, qui a eu en mains une photocopie d’une édition parisienne de 1878, les « Facéties » ne sont pas toujours amusantes, surtout sorties de leur contexte et avec la distance froide de l’écrit.

Le genre de la blague connut une extrême popularité à l’époque de Shakespeare. En 1484, William Caxton, premier imprimeur de livres d’Angleterre, ajoute à sa traduction des fables d’Esope, un choix d’histoires du Pogge et crée ainsi le premier recueil de blagues en anglais.

Au début XVIIe siècle, à la suite d’une confusion avec un autre Hiéroclès, vingt-huit histoires du « Philogelos » furent ajoutées à une édition du « Commentaire sur les  vers d’or des pythagoriciens » et circulèrent à travers toute l’Europe. Sous l’influence de cette redécouverte, l’humour anglais devint plus bref, plus incisif, plus blagueur : Joe Miller’s Jest, « Les plaisanteries de Joe Miller » paraît en 1739 et fut le plus populaire du genre.

Au XIXe siècle, le genre ne résiste pas à la vague puritaine. Cependant les blagues survivent dans la culture orale jusqu’au moment où Gershon Legman les réédite en 1960. Pour la petite histoire, outre ses blagues salaces, Gershon Legman serait aussi l’auteur du « Faites l’amour, pas la guerre », prononcé au cours d’une conférence à l’université de l’Ohio en 1963 et à l’origine de l’invention du vibromasseur. Dans ses ouvrages, il tente d’apporter sa contribution à la psychanalyse en mettant au jour l’agressivité qui se cache derrière les blagues.

Schmulowitz (1889-1966), un avocat, probablement le plus grand collectionneur de blagues, a légué sa collection à la bibliothèque publique de San Francisco. Quant au spécialiste du folklore Alain Dundes, professeur à l’université californienne de Berkeley, décédé en 2005, que Jim Hold a rencontré, il publia plusieurs anthologies critiques sur l’humour. Au moment où Alan Dundes soutient sa thèse, « Morphologie du conte » de Vladimir Propp venait d’être traduit en anglais et Dundes va sauter dans le train du structuralisme.  Mais Dundes, influencé par Freud et « Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient » paru en 1905, qui compare les blagues aux rêves, défend la théorie que les blagues, comptines, contes ne sont pas d’inoffensives petites histoires qui ne veulent rien dire. Elles ont en commun avec les rêves la contraction et le déplacement des significations, la représentation des choses par leur inverse, la victoire du fallacieux sur la logique afin de contourner l’autocensure.

Jim Holt est un journaliste américain qui avait reçu, un jour, commande d’un article sur l’histoire des blagues et des collectionneurs de blagues, à paraître dans un numéro spécial du « New Yorker » consacré à l’humour. Il s’était rapidement rendu compte que rien n’existait à ce sujet et avait entrepris de prolonger son article et ses recherches par la rédaction d’une brève histoire. C’est ce qui nous vaut ce petit livre. Agréable à lire, c’est aussi le travail d’un journaliste américain au sens péjoratif du terme. Jim Hold affirme mais vérifie peu ! Il nous affirme qu’il a rencontré des difficultés à se procurer une édition des « Facéties » (p. 27) et qu’il n’a pu lire, à la bibliothèque de l’université de New York, que la photocopie d’un fac-similé d’une édition parisienne de 1878. C’est ignorer que l’ouvrage, ainsi que d’autres du Pogge, a été réédité en version latin-français, il y a quatre ans, par « Les Belles Lettres ». Quant aux exemples de blagues, ils sont essentiellement tournés vers la politique américaine ! J’ai eu également quelque difficulté à accepter que Jim Hold parle d’Henri Bergson, prix Nobel de littérature en 1927, d’auteur français de deuxième plan (p. 68). Et encore plus de difficultés à lire que Jim Hold ne veut pas parler du « Nom de la Rose » d’Umberto Eco parce qu’il n’a pas réussi à en terminer la lecture (pp. 65-66) ! On est sérieux… ou pas !?

Le sujet est évidemment passionnant mais méritait un meilleur traitement ! Peut-être Jim Hold nous a-t-il fait, à sa manière, une énorme blague…

Je remercie les éditions 10/18 et blog-o-book pour cette lecture.

Jim HOLT, Petite philosophie des blagues et autres facéties, Paris, 10/18, 2009, 126 p.